D’Est en Ouest, l’art et le réel


Comment écrire l’histoire des relations artistiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest pendant la Guerre froide : voilà la question que pose ce livre La Réalité en partage, et que se pose son autrice Mathilde Arnoux. Il ne s’agit pas d’une chronologie, ni d’un compendium des échanges de l’époque. Ce à quoi s’attelle ce travail, c’est, comme le résume Jacques Leenhardt dans sa préface, « comparer sur des objets communs, les manières de voir et de penser, les actes créatifs tels qu’ils se sont révélés des deux côtés de l’énigmatique ‘rideau de fer’ ».

A quels obstacles se heurte cette ambition ? Tout d’abord, aux oppositions binaires qui ne peuvent être comprises que différemment selon les contextes qui les ont produites : « les grilles interprétatives utilisées pour étudier l’art des pays capitalistes sont invalides pour interpréter l’art des pays socialistes dont, en plus de la diversité, il faut reconnaître la spécificité ».

Pour contourner cet obstacle, Mathilde Arnoux s’est proposée de mettre au centre de sa recherche un couple de notions : « réel » et « réalité ». A cause de leur récurrence dans les pratiques et les discours de l’époque, tout d’abord, mais aussi parce que la pluralité, la fluidité, la « plasticité » de ces notions articulent des partages et des contradictions qui dessinent à leur tour « un prisme complexe ne pouvant être réduit à une division binaire telle que le contexte politico-culturel de la guerre froide en a tant nourri. »

Pour autant, pas question de se livrer à une longue typologie des diverses interprétations du réel entre les artistes et les mouvements. Plusieurs études de cas (exposition, congrès de critiques, rencontre entre artistes) permettent de mettre en avant, tout d’abord, l’interdépendance des oppositions qui ont structuré la division Est/Ouest, par exemple l’abstraction du côté capitaliste face à la figuration du côté communiste : « Ces conceptions qui ont établi la division et ont laissé croire à une opposition stricte et frontale entre les formes de lest et de l’ouest, ont pourtant été formées en interdépendance les unes des autres, par l’effet même des rivalités. »

Il en ressort également que les interprétations distinctes d’un même mouvement peuvent générer des malentendus entre critiques issus de contextes différents ; et que la possibilité existe, au final, que la rencontre puisse fragiliser le sentiment de partage qui semblait s’établir autour de ces notions.

Voici donc un travail d’une certaine ampleur qui livre avec nuances un point de vue renouvelé sur cette époque, et donne aussi envie aux amateurs d’art d’aller découvrir certains artistes de l’Est méconnus.

 

Sébastien Banse

 

Le livre est en libre accès.

Mathilde Arnoux, La Réalité en partage. Pour une histoire des relations 
artistiques entre l’Est et l’Ouest en Europe pendant la Guerre froide.
Préface de Jacques Leenhardt
Editions de la Maison des sciences de l’homme / Centre allemand 
d’histoire de l’art (DFK Paris)
209 pages, 12 €

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