Les émotions sont aussi des organes


Il est peu dire que les recherches du primatologue Frans de Waal ont transformé notre connaissance du monde des primates et tout notamment de celui des chimpanzés dont il est un des spécialistes mondiaux les plus reconnus. Son étude des relations sociales entre chimpanzés, mêlant domination, séduction et alliance au sein des clans a fait date et a permis de corroborer l’idée que les primates sont des animaux aux structures sociales incontestablement proches des nôtres. À lire ses descriptions des stratégies des chimpanzés mâles dominants pour asseoir leur domination sur le groupe, – par un jeu complexe d’intimidation envers les plus menaçants et d’alliance envers les indécis ou les collaborateurs –, la parenté avec les mécanismes sociaux humains est apparu comme aveuglante, même au plus « humanocentrés » des lecteurs.

Franz de Waal élargit son analyse depuis plusieurs années à l’ensemble du monde animal, s’intéressant à l’intelligence des animaux (Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ?) et maintenant à leurs émotions avec cette Dernière étreinte, immédiatement traduite en français par les Liens qui libèrent. Comme toujours l’on retrouve chez de Waal une écriture claire, voire limpide, un grand sens pédagogique, mais aussi celui la mise en scène des expériences pratiquées ou des observations « sur le vifs », le tout agrémenté de croquis exécutés par l’auteur lui même et qui participent de l’immersion du lecteur.

 

Assouplir l’altérité entre l’homme et l’animal

Il y a donc encore une fois tous les ingrédients pour être convaincu par le propos central du primatologue : les émotions ne sont pas l’apanage du genre humain. Comme le signale de Waal lui-même, cette thèse peut sembler une évidence pour tout possesseur d’un animal domestique, mais il rappel que philosophes et scientifiques ont très longtemps rechigné, eux, à la valider. De Waal a d’ailleurs quelques propos peu amènes envers l’école jadis dominante aux États-Unis du behaviorisme, école se refusant à faire autre chose qu’enregistrer des réponses animales à des situations organisées par les hommes expérimentateurs. Il pointe par un ailleurs un vieux fond d’inconscient religieux monothéisme prompt à rigidifier l’altérité entre hommes et animaux, sur le terrain de l’intelligence mais aussi des émotions.

Si de Waal se refuse à se prononcer sur la question des sentiments que peuvent éprouver les animaux, sentiments qui lui semblent non pas inexistants mais très difficiles à discerner, il est catégorique sur la question des émotions. À le lire, c’est toute une gamme d’émotions qui s’épanouit dans le genre animal. Ainsi, quand un chimpanzé risque de se noyer pour sauver un jeune de sa tribu tombé dans un cours d’eau, c’est bien une forme d’altruisme qui apparaît. C’est ce même altruisme qui guide un rat à aider un de ses congénères à sortir d’une cage, alors qu’il n’y a aucun intérêt concret. Et quand deux singes caressent d’emblée un soigneur qui leur permet de se mettre au sec dans un abri, c’est bien de gratitude dont on peut parler. Les chats face à un cafard mort dont ils perçoivent l’odeur nauséabonde, grattent le terrain autour de l’insecte pour l’enterrer, faisant ainsi preuve de dégoût. Le plus surprenant est sans doute la description que de Waal fait d’une scène de vexation paroxystique manifestée par un singe capucin séparé d’un de ses congénères par un simple grillage. Après avoir constaté que ce dernier avait droit à du succulent raisin alors qu’il n’avait lui droit qu’à un médiocre concombre, le singe est rentré dans une colère noire, rejetant soudainement et ostensiblement le concombre offert et manifestant donc un sens de l’équité et de la justice surprenant mais incontestable. À vrai il n’y a que la honte, manifestée chez l’homme par la rougeur au visage, dont l’auteur ne peut confirmer (ni infirmer) la présence dans le règne animal. Il reste très prudent sur la question des émotions chez les poissons et les insectes, concentrant sa démonstration sur les mammifères et les oiseaux.

Mais La dernière étreinte ne se contente pas d’accumuler les anecdotes et les descriptions par ailleurs captivantes. Le livre développe une thèse s’inspirant du meilleur darwinisme : les émotions doivent être envisagées non comme un don fait à l’homme et à la limite aux mammifères, mais comme des organes. C’est-à-dire qu’elles sont fonctionnelles pour les animaux et permettent la préservation de l’espèce et des individus eux-mêmes. La gratitude, le dégoût, la tendresse voire même la vengeance jouent à des degrés divers des rôles positifs pour les espèces en question. Nous voici totalement éloignés d’une vision romantique de l’émotion, malgré la sympathie très forte de l’auteur envers les animaux dont il est un observateur attentif. D’une certaine manière, La dernière étreinte démontre que l’empathie profonde pour un sujet d’étude peut se conjuguer avec la rigueur nécessaire de la démonstration scientifique.

 

Baptiste Eychart

 

Frans de Waal, La dernière étreinte
Traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère
Les Liens qui libèrent, 390 pages, 23,50 €.

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