L’euro, une monnaie au service d’une classe


Le petit livre de l’économiste Domenico Moro est plus important que sa petite taille ne semble l’indiquer. Car il constitue une analyse pertinente du péché originel de la construction européenne et de l’adoption de la monnaie unique, sans pour autant sombrer dans le passéisme nostalgique des capitalismes nationaux. Moro connaît bien ce passéisme nostalgique puisque c’est plus ou moins, dans son pays, de lui que relève la ligne adoptée par la Lega italienne menée par Matteo Salvini. Il en propose d’ailleurs une analyse serrée en identifiant les points de rupture avec la vieille Ligue du Nord d’Umberto Bossi. De manière habile Salvini a transformé et renommé la Ligue en lui faisant abandonner ses oripeaux autonomistes hostiles aux régions du Sud au profit d’un discours expressément national, voire nationaliste et xénophobe. Dans ce discours les « fainéants du Sud » ont été remplacés, comme boucs émissaires de tous les maux, par les migrants africains et par les politiques de l’Union européenne.

Moro montre bien que ce discours et plus généralement celui des autres nationalismes populistes européens n’en font pas un nationalisme d’essence fasciste car il n’est pas relié à un projet expansionniste ou impérialiste. Il est plutôt l’expression de couches sociales effrayées par les phénomènes migratoires et par les bousculements économiques de la mondialisation qui détruisent les vieux tissus industriels domestiques. Il est sur ce point significatif que la Lega, dont la base sociale est largement constituées de propriétaires de petites et moyennes entreprises du nord de l’Italie, soit devenue si hostile au marché unique européen et à sa monnaie unique. D’une certaine manière, les classes qu’elle a réussi à rallier ont perçu que la construction européenne entrainait des changements dans l’équilibre des pouvoirs au sein de l’État qui était favorables aux grandes groupes internationalisés, dont les stratégies économiques se placent à l’échelle continentale ou même mondiale.

 

Ne pas refouler la question nationale

Moro ne nourrit aucune illusion sur la politique du gouvernement italien actuel. Son regard n’est pas celui d’un petit patron victime d’une monnaie trop puissante et d’une concurrence jugée illégitime sur le marché unique européen. Sa perspective s’affiche révolutionnaire, de gauche et internationaliste. Pour autant il ne cherche par pour autant à refouler la « question nationale » qui a toujours été une source de débat et de désaccords au sein du mouvement ouvrier et qui fait son retour en force actuellement. Il est bien conscient qu’il y a toujours eu plusieurs lectures du fait national, l’une historiquement progressiste faisant de la nation le socle historique de l’expression de la volonté populaire, et l’autre réactionnaire qui utilise la catégorie de nation dans une logique « exclusiviste » et qui se montre totalement indifférente à l’idée de souveraineté populaire.

La question est d’autant plus importante que contrairement aux idées préconçues, l’UE ne détruit pas totalement la souveraineté nationale des États. Une analyse hâtive du cosmopolitisme des secteurs les plus influents des classes dominantes européennes pourrait le laisser croire, mais ce cosmopolitisme, qu’il soit « mondialiste » ou plus étroitement « européiste », ne signifie pas la fin des États nationaux en Europe. L’Union européenne n’est pas un nouvel État suprafédéral et Moro constate de manière pertinente qu’aucun vrai impérialisme de type militaire par exemple ne se dégage de la politique européenne. Il pointe avec pertinence l’existence de conflits inter-impérialistes banalement « nationaux », comme celui entre la France et l’Italie lors de l’intervention contre la Libye de Kadhafi. Quant à l’impérialisme économique de l’Allemagne par exemple en direction de son Hinterland d’Europe de l’Est, il ne constitue pas non plus une « vraie » oppression nationale. Complétant les remarques de Moro, on peut ajouter que les gouvernements de ces États semblent d’ailleurs bien plus inquiétés (à tort ou à raison) par le « danger russe » que par la domination allemande. Cette dernière s’accompagne en outre en Allemagne de tensions spécifiques et d’une paupérisation accrue d’une partie de la population.

Plutôt que de prophétiser la fin des États-nations européens, Domenico Moro propose avec pertinence d’interpréter la construction européenne et notamment la création de la monnaie unique gérée par la Banque centrale européenne comme un projet des classes dominantes européennes de confiscation par en haut d’outils de contrôle démocratique. « L’euro est l’instrument principal de la phase de réorganisation de l’accumulation dans l’économie capitaliste mondiale, dans des conditions économiques spécifiques et particulières de l’Europe occidentale. Ailleurs, dans les pays anglo-saxons, le néolibéralisme a été mis en œuvre sans recourir à des contraintes externes. En Europe continentale, en particulier en Italie, en Espagne et en France […] il était nécessaire de recourir au levier de la contrainte extérieure européenne ». Pour le dire plus crument, les Britanniques ont eu Thatcher ; les autres pays européens l’euro et la Commission de Bruxelles. L’austérité et la dérégulation sont ainsi garanties par des institutions et des mécanismes supra-fédéraux les plus éloignés possibles du contrôle des peuples toujours, eux, nationaux : elles jouent le rôle de « carcan » avec un fort pouvoir symbolique d’intimidation envers des gouvernements qui seraient amenés à vouloir simplement tenter de le desserrer.

 

Se donner les conditions pour mener une lutte victorieuse

Cet objectif semble d’ailleurs vain pour l’auteur qui enjoint à être cohérent : on ne peut appeler à une lutte sans veiller à ce qu’elle se fasse dans les meilleures conditions de succès pour mieux se déployer. Vouloir des réformes progressistes pour les classes populaires implique nécessairement, en préalable, la relocalisation au niveau de l’État national du contrôle de la monnaie, des taux de change et des politiques des banques centrales. Le diagnostic semble pertinent même si les voies pratiques de ce qui risque bien d’être une rupture institutionnelle majeure pour tout pays qui s’y attèlera ne sont pas peut-être pas assez précisées. La question des éventuelles pertes de pouvoir d’achat au sein des milieux modestes par un surenchérissement des prix des produits de première nécessité ne peut être esquivée. Celle d’une monnaie commune (mais non unique) de coopération entre les différents pays européens rompant avec la politique néolibérale pourrait être envisagée de même. Tout le livre de Domenico Moro montre qu’il est conscient qu’un simple retour aux conditions économiques d’avant le Traité de Rome de 1957 relèverait du passéisme mais déboucher sur un échec pour le camp progressiste.

 

Baptiste Eychart

 

Domenico Moro, Le carcan de l’Euro. 
Pourquoi en sortir est internationalistes et de gauche
Traduction par Aymeric Monville
Éditions Delga, 89 pages, 10 €.

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