Les affranchis de Scorsese et Pileggi


Au milieu des années 1950, depuis la fenêtre du petit appartement familial de Brooklyn, le jeune Henry Hill observe les hommes qui vont et viennent autour du relais de taxis de l’autre côté de la rue : leurs visages impassibles, leurs épais manteaux, les boucles serties de pierres sur leurs ceintures, les montres plates aux bracelets d’or. Tout le monde se gare en double-file et personne ne reçoit de contravention. Les parties de cartes durent toute la nuit.

« A l’âge de 12 ans, j’eus l’ambition de devenir un gangster. Un affranchi. Pour moi, c’était mieux que d’être président des Etats-Unis. Ca signifiait être puissant parmi des gens qui n’avaient aucun pouvoir. Ca voulait dire des avantages dans un quartier d’ouvriers qui n’avaient aucun privilège. Etre un affranchi, c’était posséder le monde. Je rêvais d’en être comme d’autres gosses rêvent d’être médecin ou star de cinéma, ou pompier, ou joueur de baseball. » Pendant un quart de siècle, Henry Hill va réaliser son rêve d’enfant.

En 1980, lorsque la police fédérale l’arrête, on le soupçonne d’avoir participé au vol de 6 millions de dollars de devises acheminées par la Lufthansa. Les enquêteurs veulent aussi l’interroger sur la série de meurtres qui a décimé les membres présumés de ce coup d’éclat criminel – la plus forte somme d’argent liquide jamais dérobé sur le territoire américain ! D’autres policiers veulent encore l’entendre au sujet de paris sportifs truqués, de caches d’armes automatiques. Mais, avant tout, c’est son implication dans un trafic de drogue d’envergure qui menace de l’envoyer en prison pour le restant de ses jours. Alors Henry Hill décide de faire « la seule chose raisonnable : cesser d’exister. » Hill et sa famille rejoignent le programme de protection des témoins du FBI, qui leur assigne une nouvelle identité, une nouvelle adresse, loin de ce monde interlope qui l’avait tant fasciné, peuplé de bookmakers et d’anciens jockeys, de prêteurs sur gage et d’agents de caution, de syndicalistes véreux et d’hommes de main – parmi lesquels quelques vétérans de la guerre des gangs qui avait sévi au cours des années 30.

Au procès qui suit, le témoignage de Hill accable ses anciens complices, les membres éminents d’une grande famille criminelle de New York. Henry Hill, qui aimait bien parler de lui, sentant là une occasion de profiter de sa soudaine notoriété, contacta Nicholas Pileggi, un journaliste qui traitait les affaires criminelles pour le magazine New York. Hill connaissait beaucoup de choses et il savait raconter une histoire. Pileggi maîtrisait son sujet et il savait écrire. Il en tira un livre, Wiseguy, qui fut, en 1990, un succès de librairie bien mérité. Martin Scorsese y reconnut l’écho de ses propres préoccupations morales (toujours teintées de religion). Avec l’aide de Pileggi, il adapta le livre au cinéma sous le titre Goodfellas (Les Affranchis). C’est à mon sens le film de Scorsese le plus maîtrisé, le plus abouti, et sans doute le film qui a le mieux articulé le pouvoir de séduction de la mafia et la corruption morale qui en constitue l’inévitable contrepartie.

Une scène. Lorsque Hill invite celle qui deviendra plus tard sa femme à passer la soirée dans un club, le couple contourne la file d’attente des clients habituels, s’engouffre par l’entrée de service, parcourt le long dédale des cuisines et des coulisses jusqu’à une table dressée pour eux au premier rang, où du champagne les attend. Tout leur trajet est filmé en un seul plan, sans interruption, un long plan séquence virtuose. Sur leur chemin, les portes s’ouvrent, les gens s’effacent. Entre eux et leur plaisir, tous les obstacles sont tombés.

Une autre scène, un autre club. DeVito, un associé de Hill, vient de massacrer à coups de pied et de poing un homme qui lui a manqué de respect. Hill et ses amis enterrent le corps. Quelques mois plus tard, un chantier menace de découvrir la sépulture. Il faut déplacer le corps. On creuse à nouveau, la nuit, à la lueur des phares. Nuage de poussière où se diffuse la lueur rouge des feux arrière. Dans une puanteur infernale, le cadavre s’exhume. En s’écartant pour vomir, Hill entend ricaner ses complices.

Pour certains cinéastes, montrer la violence est une fin en soi. Elle les fascine, mais ils n’en voient pas les ressorts, alors ils l’esthétisent pour prétendre au moins qu’elle ne les effraie pas. Scorsese, qui est sans doute mieux renseigné, n’a pas ce genre de complaisance. Chez lui, l’arriviste côtoie le sadique. L’un se résigne à la violence pour obtenir les moyens de la jouissance matérielle. Chez l’autre, la brutalité est une manière perverse de jouir, mais c’est aussi une façon d’obtenir le respect craintif des autres.

En 1995, Pileggi donna un deuxième livre, Casino : Love and honor in Las Vegas, qui raconte comment la mafia a façonné la capitale du jeu avant d’en être progressivement évincée. Scorsese et Pileggi renouèrent leur collaboration pour produire une nouvelle adaptation cinématographique. Le film, malgré ses qualités, ne s’élève pas au niveau du précédent. Ce qui était une invention dans les Affranchis n’est plus qu’une formule dans Casino. C’est un film un peu outré, qui reprend les ingrédients qui ont plu, en augmentant les portions. En ce sens, c’est une esthétique de Las Vegas. Au bout de trois heures de film, c’est un peu lassant. Mais je pinaille. A la fin des Affranchis, tout le monde en redemandait, Scorsese et Pileggi ont repassé le plat.

Du livre lui-même, j’aurais voulu dire quelque chose. Malheureusement, je n’ai pas réussi à mettre la main dessus. Les deux titres de Nicholas Pileggi, qui avaient paru chez Pocket (Les Affranchis, traduit par R. Baldy, en 1990 et Casino, traduit par A.Champon, en 1995) sont tout à fait épuisés : « Arrêt de commercialisation », dit l’éditeur, qui préfère sans doute le cinéma. Cela fera bientôt quinze et vingt ans que les deux livres ont paru en France. Une réédition pour fêter l’anniversaire ?

 

Sébastien Banse


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