Henri Lefebvre proclame la Commune


La Proclamation de la Commune est assez spécifique dans l’œuvre extrêmement abondante de Lefebvre : s’il s’inscrit dans la période « sociologiste » du philosophe, où les questions urbaines le préoccupaient tout particulièrement, l’ouvrage est aussi sur de nombreux points un livre d’histoire. Pas tout à fait au sens traditionnel et académique du terme cependant , puisque Henri Lefebvre traite son sujet aussi en philosophe, voire aussi en sociologue. Il n’en demeure pas moins que la somme de recherche faites en amont, dont témoigne la bibliographie, et le souci du détail des événements, suivis parfois au niveau micro-historique, dénotent avec la majorité des ouvrages plus abstraits de l’auteur.

Le travail de recherche effectué en amont par Lefebvre a par ailleurs fait l’objet d’une polémique, polémique qu’avait évoqué Daniel Bensaïd dans un texte reproduit ici en introduction de l’ouvrage. Henri Lefebvre avait travaillé avec certains membres de l’Internationale Situationniste sur la Commune de Paris en 1962. Et à l’issue de ce travail on lui aurait confié des notes qu’il aurait utilisées pour son ouvrage sans reconnaître leur paternité ; l’accusation de plagiat lui fut donc lancée. Henri Lefebvre n’y a pas attaché trop d’importance et sans doute à raison. Comme le fait remarquer Bensaïd : « ces querelles de reconnaissance en paternité sont assez vaines, étant donné que des idées en suspension de l’air du temps jaillissent simultanément de plusieurs sources ». Même si on peut reconnaître des passages frôlant la paraphrase du texte situationniste, le travail d’Henri Lefebvre est assez important et personnel pour qu’on le considère comme une œuvre originale.

Son originalité réside notamment dans le choix de son objet d’étude : non pas la Commune de Paris dans ses prodromes, son déroulement sur 71 jours et ses conséquences, mais une séquence plus resserrée. À savoir la séquence historique commençant par la journée du 18 mars 1871, lorsque les bataillons de la Garde nationale soutenus par le peuple parisien empêchèrent la confiscation des canons par les troupes des généraux Lecomte et Thomas, et s’achevant par la proclamation de la Commune de Paris à la suite des élections locales, le 26 mars. Il peut sembler incongru de rétrécir une séquence historique déjà elle-même assez courte comme celle la Commune de Paris, mais l’objectif de Lefebvre ne vise pas à l’exhaustivité historique. S’il a beaucoup lu et connaît les différentes interprétations en vigueur, il ne cherche pas trancher quant à la dimension avant tout républicaine, patriotique ou socialiste de la Commune. De même, les mesures prises par son Conseil général ne concentrent pas son attention. Le lecteur doit en être averti : La proclamation de la Commune n’est pas un ouvrage présentant les événements de manière complète, ni même les principaux acteurs. Une connaissance préalable de la Commune est donc nécessaire.

Ce qui intéresse Lefebvre c’est avant tout le mécanisme de mise en mouvement d’une population, à la croisée de la spontanéité révolutionnaire et de l’organisation populaire incarnée par l’AIT mais aussi le Comité centrale de la Garde nationale. Outre des analyses stimulantes sur la situation de double pouvoir qui amènera la fuite de Thiers et à la prise de pouvoir communaliste, il y a surtout dans La proclamation de la Commune une attention particulière à la dimension urbaine du soulèvement et à l’aspiration à une réappropriation de l’espace parisien après les décennies d’autoritarisme impérial et de réaménagement élitiste haussmannien. L’insurrection parisienne est envisagée comme une « suprême tentative de la ville pour s’ériger en mesure et norme de la réalité humaine ». Cette interprétation explique en partie le « localisme » communard et la funeste cassure avec la Province qui s’opéra alors. C’est cette forme avant l’heure de revendication de « droit à la ville » que met en valeur Henri Lefebvre dans cette lecture personnelle et stimulante de l’irruption communarde.

 

Baptiste Eychart

 

Henri Lefebvre, La proclamation de la Commune. 26 mars 1871
La Fabrique, 434 pages, 20 €.

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