Christine Jordis, le coeur de l’infini


En y songeant, je n’ai jamais pensé que Christine Jordis était française ni en elle-même ni dans ses livres. Est-ce parce qu’elle est née en Algérie puis est revenue en France avec ses parents lorsqu’elle était enfant ? Parce que le thème profond de tous ses livres est l’infini dans le paysage et la vie intérieure des hommes ? Son père, écrit-elle dans Une vie pour l’impossible, souffre d’une maladie inguérissable: celle de l’infini. Engagé en tant que militaire dans l’armée d’Afrique, il ressent sans désemparer l’appel du désert, de l’évasion, l’appel de l’horizon ouvert et de la liberté. Et bien plus tard, il s’envole vers les déserts glacés du Pôle Nord.

Sans doute, dès son enfance, Christine Jordis a hérité de la quête illuminée de son père. Et plus tard de celles de Charles de Foucauld et de T.E. Lawrence auxquels, en 2009, elle consacre un livre magnifique L’aventure du désert. Dans ces pages, elle raconte la vie de ces deux héros dans le désert ; ils ne sont pas différents, le premier aime Dieu, le deuxième ne nie pas sa présence. Elle décrit Lawrence : « Un individu libre, dénué d’espérance comme d’illusion, parfois tenté, au bout du compte, par la foi en Dieu comme l’ultime aventure ou, en dernier recours, par le renoncement à soi-même – l’effacement, la non-existence ». L’un est français et l’autre anglais. Mais ont-ils une patrie ? En ce cas ils l’ont quittée et il est possible qu’ils soient nés sans elle et qu’ils aient cherché à s’évader de celle qui est inscrite dans les murs d’une prison.

Dès son plus jeune âge Christine Jordis assiste aux départs de son père vers le royaume du désert, le paysage de l’enfance, le désir de l’ouverture et l’évasion. Où prend naissance l’amour. Dans Tu n’as pas de cœur, je lis : « J’ai des patries, ce sont ces endroits où j’ai vécu des heures de plénitude…espaces de lumière de l’Algérie retrouvée, solitude des bois dans la Touraine de mon enfance, douceur du vert en Angleterre (home c’est la certitude qui me vient chaque fois que je remets les pieds dans ce pays), et puis la découverte en moi de l’Asie tandis que j’y effectuais mon premier voyage ». Et après l’Algérie elle relate son enfance en Touraine en compagnie de sa mère, son frère et ses grands-parents maternels. Pendant ce temps, son père est au combat dans l’est de la France puis, lorsque la guerre s’achève, il démissionne de l’armée et revient brièvement dans sa famille. Mais peu de temps après, il s’en éloigne pour toujours.

Comme un rappel de la rigidité de l’époque, sa mère désapprouve ce qu’il fait et passe son temps à donner des ordres à sa fille, à la corriger et même à lui donner des coups. « Tu n’as pas de cœur » lui lança-t-elle un jour. Dès les première pages du livre on entend le silence de l’enfant et on l’entendra distinctement jusqu’à la fin. Elle ne parle pas, ne répond pas, elle a peur, elle observe. Et on voit avec ses yeux. Un grand contraste se produit entre son silence qui s’écrit et la voix de la mère qui résonne dans le vide. Entre l’amour de l’enfant pour son père et les fureurs de la mère pour sa fille. Devant ces scènes constantes, remplies de mots violents, l’enfant se replie sur elle-même en compagnie de Paméla, sa poupée bien-aimée. Mais un jour, en retirant un vêtement de l’armoire où elle la garde, la grand-mère fait tomber la poupée et son visage se brise. Christine Jordis écrit sur l’enfant : « En un instant, comme le temps se met à l’orage, son chagrin se transforma en colère. Une certitude aveuglante, absolue, lui était venue : la haine, c’est ce qu’elle ressentait ». Et, plus loin elle ajoute : « Mais elle n’avait pas de mots à mettre sur son malheur ».

Ses yeux partent plus loin que le malheur, que les paysages qu’elle imagine, ceux qui font partie de ses lectures, de ses héros, ceux qui éblouissent les écrivains anglais. Ils prennent la direction de l’infini. Au long du temps, l’enfant qui aime lire, trouvera un autre monde à travers la langue anglaise et ses « Amies de l’âme » : Charlotte et Emily Brontë. Elle a peut-être dix ans et, en été, durant ses promenades dans la nature, elle est habitée par l’imaginaire des soeurs Brontë où soufflent les rafales de la passion. Plus tard, elle sera envoyée en Angleterre, et aura le sentiment d’appartenir à ce lieu. Home l’appelle-t-elle: elle reconnaît ce pays, il est inscrit en elle. Et elle sent qu’elle découvre le bonheur.

La présence de l’Angleterre avec son paysage et sa littérature, ouvre à Christine Jordis les portes d’un espace de liberté. Autant elle appartient au désert de son père, de Foucauld et de Lawrence, elle appartient à la lande des soeurs Brontë et à l’histoire d’amour de Katherine Raine dans le paysage de son enfance. Ses pas peu à peu prennent le chemin libre de l’âme. Et, sans s’en apercevoir, comme un écho, elle le trace dans chacun de ses livres, de différentes manières, et réussit à s’évader. Si bien qu’elle est française, écrit en français, mais qu’elle est en premier un écrivain étranger dans son pays et dans sa langue.

L’exil est le paradis de l’amour. De la première à la dernière page de Tu n’as pas de cœur… l’amour en exil se libère et, sous les cris de la mère et le silence de l’enfant, une voix anonyme murmure à voix très basse : Pardonne-moi. Et elle écrit : « Ce n’est pas seulement à une famille qu’il faut un jour s’arracher, mais à un milieu social, à un lieu, à un pays : on ne met jamais assez de kilomètres de terre ou de mer entre son passé et soi ».

Ainsi, sans s’en rendre compte, dans une autre langue du français et tous les paysages de ses yeux, Christine Jordis rejoint le cœur de l’infini.

 

Silvia Baron Supervielle

 

Christine Jordis, Tu n'as pas de cœur…
Albin Michel, 326 pages, 20 €

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