Mark Fisher, la frontière invisible


Mark Fisher, jusqu’à sa disparition prématurée l’an dernier à l’âge de quarante-huit ans, n’appartenait à aucune catégorie traditionnelle du monde intellectuel. La recherche et la réflexion de ce professeur dans l’enseignement supérieur britannique se trouvaient à la confluence de la philosophie, de l’analyse de la vie quotidienne et de la critique artistique sans jamais relever d’un quelconque « compartimentage ». Critique radical du capitalisme et de ses manifestations contemporaines, lecteur de Marx, de Baudrillard ou de Fredric Jameson, Fisher était aussi amateur du cinéma d’Andreï Tarkovski, de Kubrick ou du groupe cold wave Joy Division et de la scène musicale post-punk. Mais, encore plus que ses centres d’intérêt, c’était largement son mode d’expression qui le singularisait : bloggeur précoce sous le pseudonyme de K-punk, il adoptait la forme du billet publié en ligne selon son humeur, ses réflexions du moment ou l’actualité, et ce sous une forme à la fois accessible mais aussi enlevée et stimulante. Dans le monde de la contre-culture et de la gauche radicale britannique, Mark Fisher était devenu une référence importante dans le sillage d’un Slavoj Žižek ou d’un Fredric Jameson auxquels il se référait fréquemment.

Hors de tout académisme

Le Réalisme capitalisme est un essai qui fait excellente figure d’introduction à la démarche de Fisher et l’on ne peut que remercier l’éditeur Entremonde d’en avoir effectué une très bonne traduction et de le rendre accessible au lecteur français. Celui-ci devra admettre la logique qu’adoptait Fisher : goût de l’expression paradoxale, longues citations et références foisonnantes, recours aux théories philosophiques mais aussi au cinéma « grand public » voire aux expériences professionnelles de l’auteur, digressions inattendues et rupture des développements logiques… Tout ceci peut déconcerter. Dans le sillage d’un Fredric Jameson et surtout d’un Slavoj Žižek, la pensée ne suit ici aucune tournure un tant soit peu académique.

Pourtant elle affiche une réelle cohérence, cohérence qui apparaît surtout lorsqu’on saisit globalement le propos en parcourant des chapitres aux noms souvent mystérieux ou baroques. L’objectif de Fisher est de comprendre pourquoi il est devenu plus facile d’envisager la fin du monde que celle du capitalisme, un mode de production apparu somme toute tardivement dans l’histoire humaine et que Marx et Engels avaient envisagé comme éphémère. Alors que les productions littéraires et cinématographiques croulent sous les récits de science-fiction, d’anticipation, qui dévoilent souvent des trésors d’imagination, cette imagination se bloque soudainement dans la vie politique contemporaine et les voies de l’alternative semblent très difficilement envisageables. Si le diagnostic était déjà sans doute justifié lors de la première parution de Réalisme capitaliste, en 2009, les reflux qu’a subis la gauche notamment latino-américaine depuis ne font que le corroborer malheureusement.

La crise de 2008 n’a donc pas abattu le capitalisme néolibéral, même si la croyance en ses vertus a connu un très fort affaissement. Fisher décrit ainsi cette frontière invisible qui contraint la pensée et l’action d’un « zombie » encore debout, mû par une forme d’inertie et qui ne se résout à tomber. La métaphore du mort-vivant décomposé mais encore animé fait sens avec la morbidité qui touche les acteurs du système. Si Deleuze et Guattari avaient associé le capitalisme et la schizophrénie, Fisher le rattache lui aux troubles bipolaires dont la dépression, succédant au moment maniaque et euphorique, serait un aspect essentiel. Alors que la pensée dominante voit dans le développement des troubles mentaux le symptôme de troubles biochimiques à la manière de l’hyperactivité diagnostiquée chez les jeunes enfants ou des explosions de cas de dyslexie, il faudrait plutôt leur chercher des causes sociales.

La métaphore du centre d’appel

Cette analyse ne renvoie pas à une simple inclination personnelle. Certes, l’on sait aujourd’hui que Mark Fisher souffrait d’états dépressifs et que son suicide découla de ce trouble. Mais son argumentation s’avère rigoureuse et cohérente. Elle oriente la recherche des causes sociales de ces troubles individuels en direction des modes de régulation et d’organisation du capitalisme contemporain : ces derniers déplacent le conflit à l’intérieur même du sujet. Pour mieux comprendre le pourquoi du phénomène, Fisher utilise la métaphore du « centre d’appel » pour cerner le rapport des producteurs à leurs activités et aux contraintes afférentes : à l’instar de ces centres téléphoniques qui dissimulent au client leur interlocuteur et qui empêchent l’établissement d’un lien régulier et récurrent, le capitalisme contemporain opacifie et occulte la figure du donneur d’ordre et celle du propriétaire du capital. La contrainte au travail ne semble plus imposée de manière descendante, sur un groupe de travailleurs potentiellement solidaires, mais se diffuse de manière capillaire à travers toute une suite de mesures, d’évaluations ou d’auto-évaluations dans un contexte de semi-anonymat. À partir du témoignage de l’université britannique qu’il connaît bien, Fisher fustige cette logique de contrôle horizontal et envahissant qui s’avère générateur d’une masse toujours croissante de formulaires et de paperasseries visant à établir des objectifs, des protocoles et des résultats à foison. Il parle sur ce point, avec beaucoup d’esprit, de « stalinisme de marché » pour désigner cette nouvelle forme de bureaucratisme du capital.

Mais au-delà des pathologies générées par cette quête de la performance, selon des critères arbitraires voire aberrants, il établit aussi un deuxième constat : le mécanisme mis en place, même s’il n’emporte pas l’adhésion personnelle de ses victimes, barre à ces dernières toute possibilité de voir au-delà du monde du stalinisme de marché et du centre d’appel. Reprenant une expression produite au sein du bloc socialiste, il s’inspire de certains artistes pop allemands pour la retourner et proposer l’idée d’un « réalisme capitaliste ». À la différence du réalisme socialiste, le réalisme capitaliste n’est pas une doctrine officielle, n’est pas défini et n’a pas de promoteurs déclarés, bien au contraire. « Il est une atmosphère généralisée qui conditionne non seulement la production culturelle, mais aussi la réglementation du travail et de l’enseignement, et qui agit comme une sorte de frontière invisible contraignant la pensée et l’action.  » Et s’il bloque toute possibilité d’émancipation radicale, c’est justement en déclarant « irréaliste » soit non « réalisable » toute autre organisation sociale. En imposant une naturalisation extrêmement puissante des rapports sociaux capitalistes, il projette les alternatives post-capitalistes dans la sphère du rêve ou du délire.

La force du constat est saisissante. On pourrait toutefois la nuancer par l’observation des contestations actuelles en France mais aussi au États-Unis, dont l’horizon de pensée n’est pas majoritairement celui de Donald Trump ou d’Hillary Clinton, ou dans le pays de Fisher lui-même où les héritages jumeaux de Margaret Thatcher et de Tony Blair sont aujourd’hui remis en cause. Par ailleurs, les pistes émancipatrices que l’auteur propose en clôture de son ouvrage restent trop allusives pour satisfaire et donnent plutôt envie d’en lire plus. Dans d’autres écrits, Fisher avait par ailleurs réfléchi sur les réémergences de la conscience de classe mais aussi sur les consciences des groupes minoritaires voire même sur ce qu’il appelait la « conscience acide » ou « psychédélique ». Il y aurait là matière à une traduction bienvenue qu’on ne peut qu’appeler de nos vœux.

 

Baptiste Eychart

 

Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ? 
Traduit par Julien Guazzini
Entremonde, 2018, 91 pages, 10 €

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