Les tangos de Borges


Invitée de la maison de l’Amérique latine, le 9 octobre 2018, Silvia Baron Supervielle a parlé de ses derniers ouvrages et de sa dernière traduction de Borges. Après Poèmes d’amour, qu’elle avait édités et traduits en 2014, elle nous offre, avec Le Tango, un nouveau présent.

Tout commence dans le quartier Sud, « sorte de coeur secret de Buenos Aires ». En 1965, Jorge Luis Borges donne devant un groupe d’aficionados, pendant un mois, des conférences sur l’histoire du tango. L’un d’eux les enregistre. Pendant près de quarante ans, les bandes sonores voyagent avec ceux qui les détiennent, jusqu’au jour où les conditions sont réunies pour qu’elles soient transcrites et portées à la connaissance du public. Cet inédit, El tango. Cuatro conferencias, paraît en espagnol en 2016 et en traduction française, Le Tango. Quatre conférences, par Silvia Baron Supervielle en 2018.

Les recherches menées par Borges sur l’histoire du tango remontent à 1929, quand il rédigea son essai sur le poète Evaristo Carriego, histoire du tango indissociable de l’histoire argentine. Les causeries de 1965 prennent appui sur sa lecture d’ouvrages spécialisés, sur ses enquêtes et ses souvenirs. Elles traitent de l’origine du tango, de ses racines, la milonga et la habanera. Elles évoquent les personnages qui le font exister, les hommes d’abord, compadritos et guapos, mais aussi les femmes, femmes des maisons de passe et de la rue. Elles rendent compte de son évolution et de ses variations, tango-danse, tango-chanson, tango-drame.

Borges questionne telle ou telle définition: « reptile de lupanar » (Leopoldo Lugones), « pensée triste qui se danse » (Ernesto Sábato)… Il retient l’une et critique l’autre. Par-delà la variété des tangos, de digressions en anecdotes, il revient au tango qu’il affectionne, au tango valeureux, qui conserve l’esprit courageux de la milonga. Tango dont les paroles vivent et se surimpriment. Tango qui habite son âme jusqu’à devenir le « personnage invisible et complexe » d’une nouvelle comme Hombre de la esquina rosada (L’homme au coin du mur rose). Tango qui impose sa volonté. Et, c’est l’occasion pour Borges d’aborder la question de l’argot et du style : « Je voulais récupérer énormément de choses. Je voulais récupérer, surtout, l’intonation du banlieusard créole, cette intonation qui s’est complètement perdue. »

Même quand il se consacre au tango, Borges « échappe au folklorisme », note Silvia Baron Supervielle, dans La Ligne et l’ombre. Pour elle, traduire Borges, c’est l’avoir lu avec passion, connaître sa langue unique et « transcrire sa façon », son accentuation. Pour elle, Argentine, étrangère et cosmopolite comme lui, traduire El tango, c’est faire confluer le mythe et l’écriture, c’est se reconnaître. Dans les textes qu’elle écrit, dans les pays-visages où elle accorde sa vie à d’autres vies, quelquefois, comme chez Cortázar, le tango s’inscrit à l’intérieur du récit, un jeu s’instaure entre les paroles, la musique, et l’histoire racontée.

Dans l’un de ses romans, Le Pont international, le tango scande la narration. Il est la bonne magie, qui permet à Emilia et Rosa de « dévier leur destin». Pour Emilia, les airs autrefois fredonnés par son père et partagés en famille, airs « battus par le soufflet du bandonéon, qui s’étire et s’assemble », surgissent d’abord sous forme de « phrases balbutiantes ». Le souvenir devenu vif, celle-ci retrouve les paroles. Puis elle chante Tengo miedo. Le tango traduit « les battements de son sang », désormais elle n’est plus à l’écart de l’existence. Quand Emilia prend la route avec son amie Rosa, toutes deux chantent en choeur Mi Buenos Aires querido (Mon Buenos Aires aimé) et dansent. Elles ont trouvé la force de s’arracher à leur « foyer défait ». Dans ce roman, Antonio Haedo, le narrateur-contemplateur, entend les tangos « en arrière-fond », comme la narratrice de Chant d’amour et de séparation : « Malena canta el tango con voz de sombra. Malena tiene pena de bandoneón » (Malena chante le tango d’une voix d’ombre, Malena a une peine de bandoneón.) Tangos-miroir. Tangos-nostalgie.

Tangos mémorisés, tangos entretissés par Jorge Luis Borges et Silvia Baron Supervielle. Voix singulières, voix enjôleuses qui abritent « comme à travers un fourreau de soie, la lame du poignard », voix lancinantes qui font craindre un malheur. Tangos de l’amour et de la mort, tangos des chemins qui bifurquent. Tangos générateurs d’écriture, tangos qui nouent dialogue.

 

Martine Sagaert

 

Jorge Luis Borges, Le Tango. Quatre conférences. 
Gallimard, 2018, 128 pages, 12 €

Silvia Baron Supervielle, La Ligne et l ’Ombre
Seuil, 1999, 224 pages, 15 €

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