L’énigme Murakami


Que ce soit dans ses courts récits ou dans ses véritables sagas dont la dernière en date, 1Q84, parue dans sa traduction française en trois volumes en 2012 et qui avait assis – si besoin était – sa réputation, Murakami possède l’art de plonger son lecteur dans un trouble infini. Saisi, celui-ci n’ose plus lâcher son livre, se laisse embarquer dans des histoires totalement invraisemblables où le réel le plus absolu se mêle et glisse vers l’imaginaire le plus débridé sans que vous y ayez pris garde. Subtil mélange qui vous enchante tout en vous laissant un goût amer d’insatisfaction, une fois les dernières pages achevées. Mais par quels prodiges Haruki Murakami nous ensorcelle-t-il à ce point ? La question se repose avec acuité avec la récente parution des deux volumes (plus de 900 pages) de son Meurtre du Commandeur, le livre 1 ayant pour sous-titre Une Idée apparaît et le livre 2, La Métaphore se déplace. Entre Idée et Métaphore nous voilà servis pour ce qui est de l’abstraction philosophico-romanesque. Le paradoxe voulant que justement ce ne soit pas tout à fait le cas, et qu’au contraire nous naviguions dans le concret le plus terre à terre… Comprenne qui pourra. D’ailleurs, et l’intéressé ne nous en voudra pas, son style est tout sauf flamboyant, alors ? En fait, et très calmement, Haruki Murakami écrit comme il nous parlerait.

On pourra s’en faire une idée puisqu’au même moment sort un livre de conversations qu’il a eues avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa, où il fait montre d’une véritable connaissance de la musique, que l’on retrouve dans son roman. La comparaison avec l’écriture du Meurtre du Commandeur est frappante. Ensuite, dans son ouvrage, il prend tout son temps ; il aurait tort de se priver, n’hésitant pas à nous raconter une anecdote, puis à la reprendre, à la répéter à satiété un peu plus loin alors que nous sommes déjà parfaitement renseignés, croyions-nous. Cette façon de marcher – de conter – à son rythme, est étonnante, d’autant qu’il l’applique à son personnage principal, un peintre en panne d’inspiration, portraitiste pour gagner sa vie et que sa femme vient de quitter sans fracas, et qui rumine tranquillement les mêmes idées, à moins qu’il ne broie que du vide. Tout cela raconté par l’intéressé lui-même. Ensuite Haruki Murakami passe son temps à nous décrire par le menu tous les détails (ceux qui l’intéressent tout au moins) dont on se demande ce qu’ils ont réellement à voir avec l’intrigue : description minutieuse de toutes les voitures que conduisent les personnages, avec notations sur leurs lignes et leurs marques, la couleur des banquettes, etc. Même obsession concernant les musiques qu’écoutent les uns et les autres, sur disque, cd ou à la radio. Quelqu’un regarde-t-il sa montre pour avoir l’heure, nous avons droit à la marque de ladite montre et quelques autres précisions si nécessaire…

L’avantage de cette maniaquerie c’est que nous avons de longs développements sur des domaines que Murakami connaît parfaitement, la musique, la peinture saisie dans son acte de création même. Même s’il ne disserte pas sur cet art, c’est bien cependant au cinéma que l’on songe dans sa manière de camper le décor avec cette maison isolée en pleine montagne où le peintre a trouvé refuge grâce à un ami ; du pur Hitchcock avec cet autre personnage mystérieux qui observe de son immense et glaciale propriété la maison d’en face où vit une gamine qui est peut-être sa fille… Il y a réellement quelque chose de l’ordre de l’obsession, une obsession « tranquille » (du personnage principal) qui pourrait bien être de l’ordre de la folie, jamais dite, jamais évoquée, mais vécue le plus tranquillement du monde. Étonnant vraiment, et paradoxal.

 

Jean-Pierre Han

 

Le Meurtre du Commandeur, de Haruki Murakami, Éditions Belfond. 
Livre 1, Une Idée apparaît, 456 pages, 23,90 €
Livre 2, La Métaphore se déplace, 476 pages, 23,90 €

De la musique, Conversations Haruki Murakami-Seiji Ozawa
Éditions Belfond, 300 pages, 22 €

 

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