Le Tintoret, peintre de l’instant suspendu


Si l’histoire n’a pas retenu exactement ni quand, ni par qui le jeune Jacopo Robusti fut surnommé « il tintoretto » (le petit teinturier), on sait en revanche pourquoi. C’est parce que, très jeune, il se passionne pour les couleurs puissantes qu’il découvre dans l’atelier de son père teinturier : pigments venus du bout du monde, ou bains multicolores où s’opère l’alchimie qui transforme en étoffes flamboyantes les soies et les velours que porteront les riches. Tintoret s’en souviendra quand, fidèle à Michel-Ange, il placera au centre de son oeuvre le corps humain où le drapé, autant que la peau nue, occupe une place centrale. « Les historiographes du Tintoret ont beaucoup insisté sur le rôle qu’a joué pour lui l’atelier de teinturier de son père. Il est à peu près certain que son sens de la couleur, l’importance qu’il lui accordera dans sa peinture, s’est joué en partie là, très tôt », explique Roberta Battaglia, l’une des commissaires de l’exposition de la Galerie de l’Académie.

« Les études techniques sur ses toiles apprennent que sa palette était très riche, qu’il travaillait en mélangeant beaucoup de couleurs, et l’on sait qu’il aimait les couleurs violentes. » On sait aussi que dès son plus jeune âge, Tintoret s’empara du pinceau pour réaliser, toujours sur les murs de l’atelier de son père, des fresques qui impressionneront son entourage.

Commerce et créativité. La ville où naît Tintoret n’est guère éloignée des préoccupations de notre époque. République précoce qui a bâti sa puissance sur le commerce maritime, Venise est aux sources du capitalisme occidental. Au début du Cinquecento, c’est la ville la plus cosmopolite d’Europe, mais c’est aussi une ville dont les finances sont en crise et dont la domination maritime est menacée par la toute jeune puissance ottomane. Un début de déclin contre lequel un nouveau doge va réagir en misant sur le renouveau de l’art et l’architecture. Il le fera en attirant à Venise les artistes étrangers à la ville, mais aussi en favorisant les locaux, conjoncture dont Tintoret, en homme d’affaires avisé, saura pleinement profiter.

Car comme le montre l’exposition du Palais des Doges, Tintoret fut indissociablement artiste et entrepreneur, n’hésitant pas à casser les prix pour obtenir une commande, à respecter des échéances impossibles à tenir, ou à offrir toiles et cadeaux pour stimuler le marché et attirer les clients potentiels. L’organisation efficace de son atelier, obtenue grâce à de gros investissements, lui permettra de répondre à de multiples commandes. Tintoret a réalisé plus d’images pour les palais, les bâtiments publics, les églises et les confréries, que tous les autres artistes réunis. On compte aujourd’hui encore plus de trente lieux dans Venise où ses oeuvres sont exposées, des palais les plus prestigieux aux bâtiments d’obscures confréries ou de petites églises, car même quand il sera devenu le peintre des puissants, Tintoret n’oubliera jamais que c’est là qu’il a fait ses premières armes.

« Il avait une volonté farouche d’être le premier », assure Roberta Battaglia. Mais avant d’arriver au sommet, Tintoret doit se plier aux règles de l’apprentissage, sans doute chez un peintre vénitien moins célèbre que Titien (l’anecdote selon laquelle il aurait été quelques jours l’élève de l’atelier de Titien, avant que celui-ci, le trouvant trop doué, ne le chasse afin d’écarter écarter un rival potentiel, est une légende), et c’est finalement à trente ans qu’il décroche sa première grande commande publique, celle qui marquera un tournant décisif dans sa carrière : une toile destinée à la Scuola Grande di San Marco, illustrant un épisode de la légende de saint Marc, descendu du ciel pour sauver l’un de ses fidèles au moment où celui-ci est soumis à la torture par ses bourreaux. Tintoret va exploiter à fond l’opportunité de cette première commande pour en faire un véritable manifeste de ses innovations picturales. Le Miracle de l’esclave fera scandale par la manière dont le tableau rejette à peu près toutes les conventions artistiques de son époque. « Ce tableau marque l’entrée fracassante de l’artiste dans la maturité », explique Vittoria Romani, elle aussi commissaire de l’exposition de la Galerie de l’Académie. « C’est une toile extraordinaire dans tous ses aspects : l’énergie, l’expressivité, l’expressivité, la maîtrise technique, l’usage des perspectives inversées et des perspectives raccourcies, et puis cette capacité à exprimer les mouvements d’une foule comme dans un opéra choral. » Comment le jeune peintre né à Venise et qui ne quittera jamais sa ville, « le séquestré de Venise » comme l’appellera Sartre, en est-il arrivé là ?

« Le dessin de Michel-Ange et la couleur du Titien. » Cette devise que Tintoret avait écrite sur le mur de son atelier est plus qu’un hommage aux deux géants de la Renaissance italienne. Elle ne signifie pas non plus qu’il suffit de les copier, ni même d’en faire la synthèse, mais qu’il faut travailler à comprendre leur apport, leur nouveauté radicale, pour libérer de nouveaux gestes picturaux et découvrir de nouvelles voies de composition. Tintoret a vu des dessins de Michel-Ange, il a analysé comment la lumière pouvait modifier le sentiment que dégage un corps. Il a aussi beaucoup étudié les reproductions des sculptures de Michel-Ange. « Il a travaillé à partir de ces reproductions, toujours d’un point de vue inédit », explique Roberta Battaglia, « par exemple en les regardant du bas vers le haut ou le contraire. Tintoret s’est confronté à Michel-Ange de manière très particulière, une grande partie de sa nouveauté vient de là, on ne pourrait pas expliquer sa peinture sans cette confrontation à Michel-Ange. »

Le dessin n’est cependant pas pour Tintoret un art en soi, c’est juste une technique de travail. D’ailleurs les radiographies de ses tableaux ne montrent pas de tracés sous-jacents exécutés au crayon ou à la mine de plomb. Tintoret dessine directement au pinceau et en couleur, sur la toile, en changeant souvent la composition en cours de travail. Les radiographies de tableaux célèbres comme Jésus parmi les docteurs l’ont confirmé. Il peint aussi très rapidement, ce qui lui permet de couvrir en un temps record de très grandes surfaces.

L’un des grands intérêts de l’exposition du Palais des Doges, c’est de montrer l’inflexion décisive que va faire subir Tintoret à la toute jeune technique de la peinture à l’huile (elle a été importée de Flandre au début du XVIe siècle), dont les peintres vénitiens s’étaient emparés dans un usage déjà différent de celui des peintres flamands – le fameux « colorito », dont Titien, avec Véronèse ou Giorgione, sera le maître incontesté. La vitesse avec laquelle peint Tintoret, sa façon de « dessiner en peignant », donne à sa touche une qualité reconnaissable entre toutes, où les coups de pinceaux sont nettement visibles, ce qui lui vaudra de se faire durablement traiter de peintre qui bâcle le travail, les plus indulgents des critiques mettant ce défaut sur le compte de la fougue de la jeunesse, les plus sévères y voyant une méthode pour rafler les commandes au nez de ses concurrents plus lents à la détente. Il était sans doute trop tôt pour comprendre qu’en libérant le geste pictural, en inventant un nouveau chromatisme éblouissant, et en instaurant un rapport inédit entre les fonds et les formes, Tintoret venait tout simplement d’ouvrir la voie à la peinture des siècles à venir.

Mais la vitesse chez Tintoret ne réside pas seulement dans sa manière de peindre. On la retrouve également dans la composition. On a souvent remarqué que c’est lui qui avait inventé le mouvement dans la peinture. C’est peu dire. Il a inventé la vitesse, tout particulièrement la vitesse fulgurante, celle à laquelle se confronteront quatre siècles plus tard les futuristes italiens. Les deux expositions de Venise mettent particulièrement en relief cet aspect absolument novateur de l’art de Tintoret, présent dès le Miracle de l’esclave, mais qu’on trouve dans beaucoup d’autres tableaux, comme dans la célèbre Annonciation qui décore l’un des murs de la Scuola Grande di San Marco. Sartre, qui comme tant d’autres écrivains, a été fasciné par Tintoret, avait noté l’aspect cinématographique de ses compositions, aussi bien à cause du mouvement, que par la façon de mettre en scène les personnages et de leur faire jouer l’histoire. En réalité, dans beaucoup de ses compositions, Tintoret utilise une technique qui ne deviendra pleinement compréhensible qu’après l’invention de la vidéo : celle de l’arrêt sur image. Tintoret est le peintre de l’instant suspendu, figé, l’instant décisif au-delà duquel le drame, l’événement, deviennent irréversibles. Saint Marc va s’écraser sur le groupe des tortionnaires contrariés qui ne l’a pas vu venir. La bande d’angelots délurés qui escortent l’ange Gabriel à la vitesse de l’éclair aura atterri dans une joyeuse pagaille devant Marie médusée. Les héros de Tintoret sont plus proches de Superman que de l’image pieuse. En cela aussi le plus vénitien des peintres de Venise bouleversera les hiérarchies de son temps et ouvrira l’ère des nouvelles images.

 

Jean-Jacques Régibier

 

« Le jeune Tintoretto », Galerie de l’Académie,
« Tintoretto, 1519-1594 », Palais des Doges,
Venise.

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