Le Chaos de Pasolini résonne toujours


Pasolini, Le ChaosLa publication tardive en France du dernier recueil d’articles qu’il restait à traduire de Pasolini rappelle l’ambiguïté de sa position d’observateur de la vie politique et sociale italienne, et son besoin constant de dialoguer avec les lecteurs et même avec ceux qui ne le liraient jamais, ne le comprendraient jamais, mais se rendaient compte qu’il était une figure envahissante des médias, une figure qui jouait son rôle d’élément perturbateur. C’était, de sa part, risqué : l’essentiel de sa personnalité, il était le premier à le savoir, était dans son activité poétique, or ses poèmes étaient mal interprétés. C’est en août 1968 qu’il commence à tenir la rubrique « Le Chaos » dans Il Tempo illustrato, hebdomadaire (à ne pas confondre avec le quotidien homonyme, Il Tempo). Il s’arrêtera en janvier 1970.

C’est la deuxième fois qu’il dialogue avec les lecteurs : il l’avait fait une première fois dans Vie nuove, magazine communiste, sur la demande de Maria Antonietta Macciocchi. Ces premières interventions ont été réunies en italien sous le titre Le belle bandiere, et en français sous le titre Dialogues en public, 1960-1965 (éditions du Sorbier). Les autres recueils d’articles politiques, les Lettres luthériennes (Seuil) et les Écrits corsaires (Flammarion) sont plus tardifs, datant des dernières années de sa vie, tout comme l’autre rubrique, elle de critique littéraire, Descriptions de descriptions (Rivages), que Pasolini reprendra dans Il Tempo illustrato.

En choisissant, en 1968, un hebdomadaire de grande diffusion et sans ligne politique marquée (c’était l’équivalent de Life ou de Paris Match), Pasolini n’entendait pas s’adresser à un public intellectuel ciblé. En 1968, il a eu maille à partir avec les étudiants dont il a contesté la légitimité et qu’il a, sur un mode ironique et provocateur, dont il devait expliquer les nuances et les motivations dans sa revue Nuovi Argomenti, après une publication volontairement scandaleuse dans L’Espresso, interpellés dans un poème resté célèbre, Le PCI aux étudiants !! (sur lequel il revient ici). Sur un ton agressif, il reprochait aux contestataires de l’université d’architecture d’être des « fils à papa » qui bafouaient le prolétariat largement représenté dans les rangs de la police.

Contrairement à son amie Elsa Morante, il manifestait peu de sympathie pour la jeunesse révolutionnaire qui descendait dans les rues. Il ne cherchait ni empathie ni consensus pour cette population-là ni de sa part à elle. Il affirmait une position d’outsider, ni bourgeois ni manifestant. Mais il ne renonçait pas pour autant au dialogue. Comme l’avait déjà montré son film Comizi d’amore (Enquête sur la sexualité, 1963), sorti pendant le tournage de l’Évangile selon saint Matthieu, Pasolini avait envie de converser avec une Italie profonde et une élite, indifféremment, pour comprendre les mécanismes de l’idéologie et de la vie sociale. C’était tout un travail parallèle à son oeuvre poétique et cinématographique. Les malentendus, il connaissait cela. Et, d’une certaine manière, les recherchait, les suscitait.

Expulsé du Parti communiste dès 1949, à la suite du scandale sexuel dont il avait été accusé (et acquitté) alors qu’il enseignait dans le Frioul, il n’avait jamais tourné le dos à ce Parti, même lorsque certains de ses représentants avaient critiqué sa vision du prolétariat telle qu’il l’exprimait dans ses deux romans, Ragazzi di vita (1955) et Una vita violenta (1959) (Une Vie violente, 10/18). Quant à l’extrême gauche et aux avant-gardes, il avait clairement déclaré son hostilité à leur égard, tant sur le plan politique que sur le plan esthétique.

Ses films avaient fait de lui un personnage public d’une grande renommée, mais avaient déconcerté son public qui le voyait passer d’une sorte de néoréalisme transfiguré (Accattone et Mamma Roma) à un symbolisme à la fois mystique et provocateur (La ricotta), à un cinéma-vérité (Enquête sur la sexualité), à un évangélisme marxiste qui ne déplaisait pas à l’église (son Évangile selon saint Matthieu était dédié au pape Jean XXIII, il est vrai, mort au cours du tournage, et remplacé par un Paul VI qui représentait une tout autre conception du catholicisme) et à une forme d’allégorie poétique, puis mythologique (Uccellacci e uccellini, Oedipe roi et bientôt Théorème).

1968 est dans sa vie une année charnière, comme celle qui va suivre. Les mutations sociales qu’observe Pasolini, il les décrit sous forme poétique, chiffrée également dans Porcherie. Mais même s’il demeure très attentif aux redoutables événements politiques qui vont déchirer l’Italie des années de plomb (Pasolini mourra au coeur même de ces années, qui se poursuivront jusqu’à 1990), il se réfugie aussi dans un cinéma qui rêve à une autre Italie, de liberté sexuelle, de fantasmes, d’un peuple railleur et heureux (avec sa trilogie de la vie, ses trois films de contes) où s’entremêlent les classes populaires paysannes et le tiers monde oriental et anglo-saxon. Cette tentative d’amalgame culturel, il la reniera avant de tourner son terrible réquisitoire contre le fascisme, sous forme de métaphore sadienne, Salò.

Ces rappels permettent peut-être de mieux comprendre la tonalité de ce Chaos, qui ne fut édité sous forme de volume que quatre ans après l’assassinat du poète cinéaste. En dépit d’un lectorat composite et peu armé intellectuellement, Pasolini, à vrai dire, ne fait pas de grands efforts pour renoncer à ses raisonnements paradoxaux et qu’il savait obscurs et sujets à des équivoques. Il n’avait pas le temps de « se traduire ». Pas plus que dans ses poèmes, de la même époque, Transhumaniser et organiser, qui souvent font référence aux mêmes événements politiques évoqués dans sa rubrique et au tournage de Médée avec Maria Callas, en Cappadoce, ainsi qu’il y est fait allusion également dans ces pages. Et bien entendu, Pasolini ne peut pas mettre en parenthèse ses préoccupations esthétiques, les livres qu’il lit, les films qu’il voit (avec lesquels il n’est pas toujours très amical, Satyricon ou les Damnés), ses amis et tout le reste de son travail. Si bien que ce dialogue avec les lecteurs est en réalité un remarquable journal intellectuel, où l’artiste pense sur scène et sous les projecteurs.

Dès l’entrée en matière, Pasolini part de plusieurs paradoxes. Il y a en lui, dit-il, un besoin de contredire sa nature bouddhiste qui serait de rester détaché et désengagé. Et c’est par conformisme, ajoute-t-il, qu’il éprouve la nécessité de justifier son besoin de renier sa nature et de s’engager. Voilà empilés plusieurs paradoxes. En suivront d’autres : il se pose en personnage public, mais refuse d’user de l’autorité que lui confère cette position et sa notoriété. Bien entendu, il y a quelque sophisme ou quelque hypocrisie à prétendre suspendre sa propre renommée qui est la seule raison de cette rubrique !

L’embourgeoisement, contre lequel il part aussitôt en guerre, était une de ses obsessions qui l’amenaient à prendre des positions excessives et qui n’étaient pas toujours faciles à justifier précisément. Mais en cela, il appartenait totalement à son époque : car il n’est pas d’intellectuel, en France, en Italie, aux États-Unis, au Japon, en Chine, qui n’ait ressenti alors la nécessité de se démarquer de la classe sociale à laquelle, inévitablement, par son mode de vie, ses revenus, son confort, son rythme, son affranchissement de l’obligation de vendre son temps de travail pour une occupation dans laquelle il ne se reconnaîtrait pas, il appartenait. Un intellectuel échappait tout simplement à l’aliénation, et en était plus ou moins culpabilisé, selon son degré de conscience et d’engagement social.

Et il entre ensuite dans le coeur du sujet avec une affaire qui a défrayé la chronique d’un écrivain et scénariste, ancien partisan antifasciste, ayant harcelé un collaborateur et exercé sur lui un abus de pouvoir et une influence délétère. De nombreux intellectuels avaient pris sa défense. Il est évident que Pasolini, en soutenant Braibanti dont il fait un portrait idéalisé, pense à son propre cas lointain désormais, mais jamais oublié, ni de lui-même ni de ses lecteurs.

Les lecteurs français actuels auront certainement, malgré les notes précises du traducteur, des difficultés à suivre les sinuosités des raisonnements de Pasolini sur des faits, des lectures, des personnalités politiques ou culturelles qui ne leur sont pas familiers et dans un contexte rendu nébuleux par le temps écoulé. Souvent Pasolini reprend des événements déjà abondamment commentés par la presse, commentaires dont nous ne disposons plus et dont l’absence rend ses analyses moins claires. C’est là une des raisons qui expliquent le retard de cette traduction.

En revanche, lorsque Pasolini s’exprime sur des livres ou des films, il est beaucoup plus aisé d’entendre sa voix. Ainsi sur le Monde sauvé par les gamins, le merveilleux et complexe poème d’Elsa Morante. Mais là aussi, Pasolini, qui ne devait pas être très tendre dans les années suivantes avec celle qui fut l’une de ses plus proches amies, ne peut renoncer à son esprit paradoxal et provocateur. Tout en célébrant la grandeur de ce livre extraordinairement original, il prétend qu’il est passé presque inaperçu (ce qui est faux : il a recueilli d’excellentes critiques et a eu de très bonnes ventes) et son éloge est ambigu. Il y voit l’expression d’une classe politique qui prend conscience des maux de l’Italie et du monde modernes (le nucléaire, le consumérisme, le « profond désir d’autodestruction »), mais une expression poétique individuelle qui aurait du mal à se faire entendre, parce que, dit-il, « la grâce, l’humour, la joie, sont aujourd’hui des outils et des sentiments linguistiques incompréhensibles ». Néanmoins, avec son ami Moravia, il donnera un prix littéraire à celle qui fut la femme de Moravia (et à vrai dire l’était encore).

Il serait trop long de commenter tous les articles, et ces commentaires ajouteraient à l’impression de confusion de leurs sujets celle d’une incertitude sur leur pertinence et leur valeur. On est obligé de s’en tenir aux affinités que l’on ressent pour les jugements et les intérêts du poète. Ainsi la lettre ouverte à Silvana Mangano qu’il avait dirigée dans Oedipe roi (qui obtient un triomphe à Paris) et Théorème (qui est conspué en Italie et fait l’objet de procès). Il s’agit d’un grand poème, à l’image de ceux que lui inspirent sa mère, Susanna, ou Maria Callas : « Il ne m’était pas difficile de “ prendre en compte ” tous ces aspects de ta nature – ponctualité, sens du devoir, loyauté – tandis que nous travaillions ensemble, au Maroc, à Rome et à Milan. Et c’est tout cela, pour étrange qu’il puisse paraître, qui produit le mystère de ta beauté. Ta beauté amère : qui s’offre, planant, comme une théophanie, une splendeur de perle ; tandis que, en réalité, tu es lointaine. Tu apparais où on l’imagine, on travaille, on s’escrime : mais tu es où on ne l’imagine pas, on ne travaille pas, on ne s’escrime pas. Rappelée ici par une obligation qui découle (sait-on pourquoi) du simple fait de vivre, reste la réalité de ton éloignement, comme une plaque de verre entre toi et le monde. Sans que nous ne nous l’ayons jamais dit (compte tenu de notre sauvage pudeur) mon âme était souvent près de toi, derrière ce verre. »

Le Chaos contient aussi l’un des textes les plus importants que Pasolini ait écrits sur l’expression cinématographique. Il s’agit des trois dialogues imaginaires ou pas, en tous les cas retranscrits et réécrits, avec son compagnon, le jeune acteur Ninetto Davoli, alors âgé de vingt ans, avec Pierre Clementi (qu’il dirigera dans Porcherie) et avec Franco Citti (protagoniste d’Accattone, Mamma Roma et Oedipe roi). Il y exprime sa thèse sur la représentation de la réalité par la réalité même : les signes linguistiques dont use le cinéma étant, en effet, empruntés à la réalité (êtres vivants, paysages réels, environnement matériel, etc.).

Comme le souligne le préfacier, Olivier Rey, nombreuses sont les pages, vieilles d’un demi-siècle, et pourtant inspirées par une toute autre réalité politique et sociétale, qui résonnent encore avec une actualité brûlante. Entendant, à Turin, des étudiants manifester pour la libération de l’opposant grec Panagoulis, ami d’Oriana Fallaci, il commente avec des accents presque durassiens qui corrigent l’image hostile aux étudiants que semblait son poème de 1968 : « C’est le seul espoir. Le monde réduit à une caisse de résonance qui multiplie par des millions de fois un même sentiment. L’opinion publique – repaire du terrorisme, siège élu de la résignation – est bouleversée dans ses termes logiques (proprement fous) par la présence des étudiants qui crient. Dans l’opinion publique, il y a donc désormais une autre opinion publique, qui, explosant en son sein, déchire la première et la met en pièces. Cette seconde opinion publique est, il est vrai, elle aussi porteuse des germes d’un nouveau terrorisme : mais elle est en train de naître, elle en est encore exempte : elle se présente comme un espoir s’opposant à la résignation et au torve memento mori du monde officiel. Le futur réel la contaminera peut-être : mais le futur idéal, vers lequel elle se projette, la rend merveilleuse (ceux qui ont été jeunes au temps de la Résistance me comprendront). Mais les jeunes sont encore désaccoutumés à la mort. Pour eux, le cas de Panagoulis est l’un des premiers cas dont leur existence fait l’expérience. Le vase du supportable est pour eux presque vide. Leur conscience se réalise – dans une plénitude démocratique jamais vue jusqu’ici de par le monde – dans la protestation, dans la lutte, dans l’action, dans le sentiment de justice à réaliser. Cela ne suffit plus à notre conscience. »

Durant les dix-huit mois qu’a duré cette rubrique, Pasolini a beaucoup voyagé et ses propres intérêts ont aussi voyagé : au Soudan, au Liban, aux États-Unis, en Turquie, ailleurs encore. Et ces déplacements constants, accompagnés aussi de remontées dans le temps ou de visions de l’avenir, font de lui un témoin très particulier : souvent, il a alors besoin de sortir de l’écriture journalistique pour la transformer en prose poétique, comme on l’a vu, et aussi en véritable poème. C’est plus fort que lui (on pourra lire un de ses plus beaux poèmes, « La toux de l’ouvrier »). Mais curieusement, c’est ce recours à la forme poétique qui, chez ses jeunes lecteurs, rencontre la plus violente hostilité, à laquelle il répond, parfois calmement, paternellement (malgré son engagement à ne jamais user de cette posture), parfois agressivement. « Parmi ces jeunes, qui m’ont écrit, Carletto, le fasciste incertain, Sarino, le marxiste terroriste, Filippo est peut-être le pire, parce que c’est l’adolescent moyen, qui s’attribue lui-même le rôle de défenseur des valeurs consacrées, croyant ainsi accomplir un geste courageux de “croisé” alors qu’en réalité, il accomplit un geste de pur conformisme. Ce n’est pas un méchant garçon ; et tout cela, il l’a fait de bonne foi. Je le crains cependant : même s’il devait se repentir et abandonner l’autoritarisme pour la social-démocratie, il ne deviendrait jamais un champion de courage. (Pour ce qui me concerne, je ne fais, après tout, que répéter que “les moralistes sont toujours mal informés” : avant d’écrire cette lettre, Filippo avait le devoir, conventionnel, traditionnel, de s’informer à propos de mon oeuvre : à tout le moins sur mes essais consacrés à Ungaretti et à et Montale.) »

Bien entendu, Pasolini passe souvent pour un pessimiste désespéré. Il l’est assurément, mais, au bord du désespoir, il est rattrapé par une force d’amour pour quelques-uns et par son besoin de l’exprimer. C’est pourquoi il est poète. Dans ses moments d’abattement, en général choisis justement pour écrire des vers, il ranime une flamme, comme le faisait Leopardi, comme le faisait Genet aussi. L’un et l’autre auraient pu faire leurs ces mots (écrits en Turquie) avec d’autres noms : « De mon pays, rien ne m’importe plus (sinon les aspects analogues à ceux du pays où je vis, autrement dit, les aspects modernes et transnationaux) : toutefois, tels des intérêts, intacts et isolés, les vies des individus que j’aime, comme distinctes de leur contexte, restent en moi. Ma mère, et d’ailleurs, pour mieux le dire, ma maman ; ma nièce Graziella ; Ninetto qui est en train de faire son service militaire ; Elsa Morante dont j’ai rêvé dans l’acte de secourir des amis désespérés ; Moravia, Dacia Maraini, Bertolucci Attilio et Bernardo, Sergio Citti, un petit groupe de jeunes gens romains, dispersés de-ci de-là à travers les borgate, la malheureuse Laura Betti; et beaucoup, beaucoup d’autres. Affections qui sont nées et que je n’ai pas cultivées, par omission, à cause de mon obsession du travail. Cependant, peut-être desséchées, je les retrouve. La société n’est qu’un petit groupe d’individus, effarés, haletants, là dans leur vie, qui vue depuis cet “ailleurs ” possède cette vide anxiété qu’elle agite les rêves. Tout cela est bien peu pour un poète civil : mais c’est énorme si, en conclusion, c’est tout ce qu’on peut obtenir (chose dont on a la conscience aussitôt après leur mort). »

 

René de Ceccatty

 

Le Chaos, de Pier Paolo Pasolini.
Traduit de l’italien par Philippe Di Meo,
R&N Éditions, 248 pages, 19,90 €

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