Emmanuelle Richard, la littérature ou rien


Après avoir décortiqué la passion amoureuse dans son livre Pour la peau, Emmanuelle Richard investit avec Désintégration les rapports de force qui se jouent entre dominant et dominé au travail ou dans la vie pour en extraire une haine de classe pure et radicale. Ce sont les sentiments d’humiliation éprouvés vis-à-vis de supérieurs hiérarchiques ou bien simplement de ses camarades de fac qui innervent ce texte jonché de phrases sèches et cinglantes frappant en plein plexus. Pour survivre à l’intérieur d’une grande ville et payer ses études, l’auteure enchaîne les petits boulots : caissière de grande surface ou hôtesse d’accueil au Salon de l’automobile. L’absurdité des taches qu’elle a à effectuer ou tout simplement les regards condescendants, blessants de ses camardes de fac sont passés au crible. À un entretien d’embauche pour des ménages, elle essuie des remarques comme « la seule chose que vous devez user, c’est vous ».

La peur de savoir si son état de précarité va s’arrêter un jour n’a de cesse de la tenailler et de la miner. Cela fait naître en elle de la honte à revendre. Elle la dissèque et l’analyse point par point. Cette dernière va se transformer en haine viscérale contre toute une classe dite privilégiée. Une réaction allergène envers l’environnement qu’elle fréquente va s’emparer d’elle, qui est provoquée notamment par ses colocataires, issus pour la plupart du monde des arts, où chacun tente comme il peut de tirer son épingle du jeu. Elle brosse ainsi un portrait acide de ces fils à papa qui obtiennent d’un claquement de doigts tout de leur géniteur, alors que de son côté elle trime et dépense tout son salaire en deux semaines, après s’être procuré les denrées les moins coûteuses du marché. Pour Emmanuelle Richard, il est inenvisageable que « l’art et création puissent être considérés comme un travail ou un moyen de faire de l’argent ». Elle écrit, sans imaginer qu’il s’agisse d’un métier : « la littérature, la fiction, étant la seule langue que je captais, à l’image des notes de radio ».

Le sentiment d’être pris en défaut à tous les niveaux de sa vie est ténu. Il marque une barrière infranchissable entre elle et les autres. Un mur qui s’érige jusque dans ses relations amoureuses et crée un décalage qui au fil du texte n’a de cesse de s’amplifier et finit par exploser. Malgré le fait d’être « sur le fil tout le temps comme beaucoup d’étudiants et de jeunes retraités et nouveaux précaires en tout genre en ce début de siècle », l’auteure persévère, s’acharne, dépose des manuscrits auprès de maisons d’édition : ils sont systématiquement refusés, jusqu’à ses 27 ans où elle signera le contrat de son premier roman.

Ce sont ses années de galère, lutte et lessivage qui sont relatées ici. Par ailleurs une rencontre amoureuse avec un célèbre réalisateur est découpée en fragments et morcelée dans le texte. Cette relation teintée d’empêchements cristallise ses expériences à la manière d’un conte moderne où dureté et âpreté sont les ferments du vécu d’Emmanuelle Richard. Le rythme des phrases, tendues et vives comme un coup de lame, est inspiré du rap qui occupe une place de tout premier ordre au sein de ce roman taillé à la serpe et à la hache. Désintégration ressemble à une quête initiatique dont le Graal se trouve être une littérature qui ne laisse derrière elle personne indemne.

 

Quentin Margne

 

Emmanuelle Richard, Désintégration
Éditions de l’Olivier, 208 pages, 16, 50 €.

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