Souvenirs de Daniel Boudinet


Les colonnes du Panthéon, les fresques de Puvis de Chavannes…Daniel Boudinet, qui m’avait donné rendez-vous dans ce lieu pour me « faire le portrait », avait insisté pour que nous nous y retrouvions au début de cette après-midi un peu grise, parce que la lumière y était plus diffuse. Une fois arrivé devant ces grandes et majestueuses compositions, je fus interloqué par l’utilisation de la lumière, qui venait de nulle part, mais qui baignait et enveloppait tout, les personnages, les objets, la végétation. Et, de surcroît, j’en trouvais les couleurs délavées. Je le dis à Daniel : « Elles sont pisseuses… »

Ce jour-là, après de longues discussions, il me fit aimer Puvis de Chavannes, en me parlant de la lumière de ces peintures murales, qui rendait tout ce qui était montré en dehors d’un temps bien précis : « …Elle vient de partout, et même les ombres sont en lumière. » C’était le printemps 1977, nous nous connaissions depuis quelques mois à peine, et nous ne parlions, entre nous, que de peinture. Même ses blagues étaient pittoresques. Les plus salaces aussi…

Daniel Boudinet me fit découvrir, dans le sens littéral du terme, la photographie. Non seulement en me rendant avec lui à toutes les expositions – il y en avait bien moins à l’époque qu’actuellement –, mais, surtout, il me donna la possibilité de voir tout le processus qui aboutit à l’image finale. Les repérages, toujours très longs et étudiés, le cadrage, particulièrement méticuleux, la prise de vue et les tirages, jamais recadrés. Quand il ne “tirait” pas chez lui, il tyrannisait les laboratoires avec lesquels il travaillait, tellement son exigence du moindre détail était totale. Et pourtant, de temps en temps, il lui arrivait de tomber sous le charme soudain d’une situation ou d’un lieu. Alors, la prise de vue était rapide ; mais si le résultat ne lui convenait pas, il réitérait ou retournait sur les lieux. Comme cette fois à Mithymna, sur l’île de Lesbos, dans une oliveraie millénaire, où une atmosphère très forte était créée par une lumière éblouissante, mais que Daniel photographiait à nouveau au crépuscule parce que le premier résultat ne donnait pas ce qu’il en attendait. Il n’y avait pas, à la première prise de vue, le génie du lieu.

Nous allions très souvent au Louvre, et dans d’autres musées, pour regarder certaines peintures et discuter, parfois violemment et bruyamment. Les couleurs des œuvres faisaient partie des points de grandes controverses, et chacun de nous restait sur ses convictions, quitte à en changer quelques heures après. À ce propos, nous étions d’une admirable mauvaise foi. Mais là où nous nous accordâmes d’emblée, ce fut concernant Chardin. Cette après-midi là, nous entrâmes en extase. Je précise l’après-midi, parce que le matin était le plus souvent dédié au sommeil. Surtout quand les boîtes de nuit devenaient une sorte de refuge…

Devant les œuvres de Chardin, nous demeurâmes mutiques, et le silence qui régnait dans cette salle fut interrompu par Daniel. Le lapin. Il voulait absolument recréer en photographie la lumière légèrement tragique et en même temps voluptueuse qui émanait de cet animal suspendu par une patte. Le résultat, d’abord en polaroïd à la chambre, fut pour moi bouleversant. Même si l’odeur de faisandé qui avait envahi l’appartement fut le prix payé de ces images, tellement les journées passées à extirper cette lumière de ce pauvre lapin avaient été nombreuses.

Sur la même lancée, suivirent les rideaux de sa chambre et le projet du portfolio Fragments d’un labyrinthe : les images de son appartement, de nuit, uniquement éclairé par la lumière extérieure de la ville qui le baignait dans son apparente obscurité. Ce portfolio de sept images en cibachrome est encore aujourd’hui, pour moi, un des chefs d’œuvre de la photographie… et pas seulement pour moi ; Virginia Zabriskie, la fondatrice de la Zabriskie Gallery à New York et Paris, le considérait comme le chef d’œuvre du « plus grand photographe européen ».

Daniel me confia que le choix du cibachrome n’était pas seulement dû à la résistance dans le temps des photographies tirées par ce procédé, mais par la particularité des couleurs qui surgissaient d’une surface noire en créant des effets de lumière uniques. À l’unisson de la lumière et des couleurs qui entraient la nuit dans son appartement.

Il venait presque tous les jours dans mon atelier voir… « si les choses avançaient ». Je lui parlais, entre autres, de mes soucis techniques, mais surtout de mon obsession pour les transparences que je voulais obtenir avec des matériaux opaques. Mais les conversations aboutissaient toujours sur le paysage et le jardin.

Sur ces sujets, nous étions intarissables, et j’ai plus appris avec lui sur les effets de « lointain », les plans qui s’ensuivent pour y arriver, les cadrages, les éléments « en repoussoir », qu’à l’école des beaux-arts. Je lui proposais allègrement le tout « déconstruit », où les éléments du tableau, ses différentes parties, se superposaient et se détachaient avec ce que lui appelait le « retournement ». Une sorte de perspective tous azimuts, mais qui restait dans une ligne classique. Comme dans l’esprit de sa manière de photographier : une frontalité qui était un jeu complexe de diagonales, où l’œil – et l’imagination – avait toute liberté d’aller et venir.

Il y avait, souvent, avec nous, quelqu’un ; une sorte de présence tutélaire, qui nous sollicitait au travail : René Fouque.

Daniel est parti pour toujours. René, je l’ai perdu.

Je pourrais parler de Daniel Boudinet et de ces années-là pendant des heures. De l’aventure magnifique de notre jeunesse, de la rage de vivre qui nous liait, du défi que nous nous lancions entre peinture et photographie, et comment tout cela était pour nous une seule et même chose.

 

Gianni Burattoni


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