Régis Jauffret : La souffrance est une sale habitude


Le dernier “roman” de Régis Jauffret est une grande réussite. L’auteur y dissèque une fois de plus l’être humain malade du corps, de l’esprit et de l’âme. Il semble s’acquitter de sa tâche avec une joie mauvaise et délicieusement cruelle. Son style ramassé en quelques phrases, en peu de mots, fait mouche à tous les coups. L’écrivain y évoque encore quelques-unes de ses obsessions, le temps qui passe, la vieillesse et la mort. Le corps décrépit « à l’état de restes sans beauté ».

Après les microfictions publiées en 2007, « toutes les vies à la fois », sont ici nouvellement croquées, à travers plus d’un millier de micro-histoires qui se suivent et se répondent dans l’ordre alphabétique. La première a pour titre Aglaé « une plante qui ne fleurira jamais ». Dans la dernière intitulée Zéro baise, on trouve la terrible phrase : « voilà je t’ai violée ».

Ces résumés de quotidien sont enchifrenés de maux divers, électrocutés de cauchemars, de faillites, de misères, de traumatismes singuliers. Il s’agit de réalités ébranlées, cabossées, de vies condamnées sans appel, disséquées, coincées entre hier et demain, « abandonnées à l’imaginaire sans issue où vivent les fous », de parcours insignifiants où « l’avenir est une meurtrière derrière laquelle tombe la nuit ». L’échec semble tissé page après page comme s’il se transmettait « par les infimes postillons qu’on échange inéluctablement à l’issue d’une conversation ».

Ces vies microscopiques bien gâchées, « où la charrette du quotidien se traîne », sont peuplées de victimes, de personnages sadiques, insupportables et méchants. L’auteur dévoile ici une manière de « chronique de la haine ordinaire », qui n’est évidemment pas exempte de violences : le meurtre, le viol, le suicide, les coups, l’inceste, l’humiliation sont présents dans ces pages où le soleil lui-même insistant et vicieux semble « bombarder de reproches et de questions sans réponses » celui qui s’y brûle.

« Inventée pour humilier les femmes », la lumière du jour elle-même en est trop cruelle. Elle « vous dessine à l’encre de chine, vous creuse au fusain, vous achève à la sanguine » dit l’une de ses protagonistes. Et quand il pleut « c’est de la sueur que le ciel noir transpire à grosses gouttes ».

L’amour ? Ce n’est rien de plus qu’une croyance comme une autre qui ne dure jamais. Aussi tel personnage n’a-t-il point envie d’aimer : « il suffit de trouver un dieu et de l’adorer le temps qu’il vous trahisse, vous lasse, vous ridiculise, disparaisse avec une sainte, une femme adultère, une putain ». Et un autre de dire, qu’une fois les enfants partis, « demeurent deux êtres irrités de s’être trop frottés l’un contre l’autre dans le même lit, les mêmes pièces, d’avoir occupés les années de leur vie comme autant de domiciles abandonnés l’un après l’autre à l’état de taudis ». Aussi le vide est-il souvent préféré à l’amour.

La vieillesse ? une panoplie : un jour, dit la narratrice de Comme une trempe, « on vous enfile une cagoule toute ridée, une combinaison de peau molle, tavelée et on remplace vos jambes par une paire d’échasses qui vous oblige à marcher au pas, à vous traîner, à craindre de tomber et de briser ces frêles accessoires en bois d’allumette ». Alors que « [sa] main tremblante suffit à remuer les braises de [sa] sexualité en voie d’extinction ».

Parfois, comme subrepticement, le bonheur semble s’inviter dans la conversation à l’humour glaçant. Au détour d’une page, il est « comme un vin nouveau, léger, vif », mais ne nous y trompons pas, celui-ci n’est pas pour autant « un vin de garde auquel chaque année apporterait un arôme supplémentaire ». Bien au contraire, le bonheur s’empâte. Telle la vie vieillissant comme un corps, à force de satiété, il devient ennuyeux quand il dure trop longtemps. Qu’il rayonne divinement et c’est le feu de l’enfer qui viendra le consumer.

Comme toujours chez Jauffret, c’est le temps qui s’écoule, le temps « qui grignote, passe comme un missile et n’est guère plus long que l’infarctus qui nous emportera », qui pose question. Imperceptible parfois, « l’hémorragie à sang de monnaie » n’en est pas moins réelle. Ecoutons encore un de ses personnages : « Chaque seconde nous coûte quelques globules, chaque mois est une pinte de notre temps qui s’est écoulée. Au cours de mon siècle d’existence j’en ai perdu une barrique entière dans laquelle un de ces jours je me noierai ».

Tout cela n’est que fiction, science-fiction même, se dit-on dans un frisson, quand la dernière page du livre se referme. Et l’auteur d’écrire : « ceux qui sont condamné à se contenter de la réalité n’ont pas l’insouciance des personnages de fiction à qui rien ne coûte ». Le salut serait-il dans l’écriture ? Si, comme disait le poète, le mot « tombe sur l’âme comme la rosée sur l’herbe », le chant n’est peut-être pas au fond si désespéré…

 

Marc Sagaert

 

Microfictions 2018, de Régis Jauffret 
Gallimard, 1021 pages, 25 €

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