Que nous disent les émeutes d’aujourd’hui ?


« Des émeutes sont à venir, elles sont déjà là, d’autres sont en route ». L’assertion peut sembler une lapalissade tant on sait que les émeutes sont des phénomènes bien antérieures au capitalisme et qui ont persisté sous ce dernier. Mais les émeutes récentes étasuniennes, à la suite de la mort de jeunes Noirs, ou la place des émeutes dans le déclenchement du Printemps arabe nous rappellent leur actualité. Le livre de Joshua Clover, L’Émeute prime. La Nouvelle ère des soulèvements se propose de prendre la question à bras le corps, mais en l’élevant au rang d’une question théorique : il s’agit de viser « à une théorisation proprement matérialiste de l’émeute. »

Cette théorisation passe par une lecture stimulante des types de lutte des classes populaires depuis les premiers pas du capitalisme marchand jusqu’au début du XXIe siècle. S’inspirant de la formule du Capital A-M-A’ dans laquelle A’ signifie le capital accumulé à partie de la vente d’une marchandise, l’auteur propose, lui, la formule E-G-E’ comme clé de lecture : à l’émeute pré-capitaliste que l’on connaissait encore en fin de XVIIIe siècle (E) aurait succédé la grève menée par le mouvement ouvrier organisé (G) jusqu’au retour de l’émeute contemporaine (E’), alors que la réduction des forces du mouvement ouvrier traditionnel et la désindustrialisation aurait affaibli les modes d’action des syndicats.

Qu’est-ce que l’émeute prime ?

Si l’émeute prime (E’) relève bien de l’émeute selon sa définition première puisqu’elle met au premier plan la répartition des biens et non, à la différence de la grève, les conditions de travail et les salaires, il faut la distinguer des formes antérieures d’émeute. Elle serait l’expression des populations précaires, surnuméraires et souvent racialisées, coupées donc du monde de la production dans un contexte où les centres du capitalisme se désindustrialisent. Par ailleurs, alors que les émeutes populaires du XVIIIe siècle, décrites par Edward Thompson par exemple, visaient les marchés et les lieux d’échange des produits alimentaires, l’émeute prime s’en prendraient avant tout aux représentants de l’État et notamment la police. En outre, il ne s’agirait plus de taxer les produits à un prix raisonnable, mais tout simplement de les accaparer illégalement.

L’auteur aurait aussi pu signaler le rôle clé jadis des femmes dans les émeutes, rôle qui s’explique par le fait qu’elle était les premières confrontées aux difficultés d’approvisionnement étant donné leur rôle dans la gestion du foyer ; de nos jours l’émeute prime est surtout le fait d’hommes jeunes et sans emploi. D’une certaine manière, l’ouvrage est assez désincarné, et un portrait de l’émeutier prime aurait été bienvenu. Cela aurait pu aussi permettre de cerner les motivations et les revendications des émeutiers, plutôt que d’asséner un peu vite qu’il s’agit de « politique sans programme ». Un détour par la sociologie et la recherche empirique aurait été sans doute nécessaire, même si le modèle explicatif de Joshua Clover s’avère fondamentalement intéressant.

Des réserves à faire

Il est toutefois dommage que l’ouvrage se permette d’énorme facilités rhétoriques fort agaçantes : on retrouve par trop des formules comme « nous sommes la crise » ou « l’émeute prime n’est pas une revendication mais une guerre civile » etc. Par ailleurs, l’auteur se départit mal d’une fascination pour les émeutes urbaines récentes, qu’il s’agisse des routes bloquées, des bâtiments brûlés voire même des tirs sur les policiers… Sans pour autant qu’il ne verse dans la célébration pure et simple, il est difficile de ne pas déceler une forme de volonté de connivence avec les émeutiers. L’usage récurrent et agaçant du terme de « flics » pour désigner les forces de répressions policières relève sans doute d’une telle démarche. Il tranche étrangement avec un livre se voulant ambitieux et conceptualisant, au point de chuter ponctuellement d’ailleurs dans l’obscurité du propos. On reprochera aussi à l’auteur de ne jamais évoquer de nombreuses formes d’émeutes aux dimensions xénophobes, racistes, obscurantistes et aux perspectives émancipatrices nécessairement nulles. Cela l’aurait peut être amené à nuancer son propos quant aux « vertus » des rébellions émeutières.

Mais plus que ces travers, ce sont sans doute les pistes dégagées qui s’avèrent décevantes. Négligeant sciemment tout le bilan historique de ce que furent les expériences socialistes étatiques au XXe siècle, Clover ne voit une issue aux luttes émancipatrices que dans la « forme commune » : à partir des rues et des places appropriées par les émeutiers, des communes auto-organisées pourraient émerger et se propager. Et de citer évidemment la Commune de Paris ou celle, plus récente, d’Oaxaca, au Mexique en 2006… Soit deux expériences politiques à la durée d’existence limitée et à l’issue tragique dans le cas parisien.

Le regretté Domenico Losurdo avait déploré la fascination répandue au sein des mouvements révolutionnaires modernes pour les vaincus et les martyrs au détriment des expériences révolutionnaires au long court, certes moins séduisantes, mais souvent bien plus instructives. D’une certaine manière l’ouvrage de Joshua Clover relève d’une telle posture : jouer la Commune spontanée impulsée par des émeutiers auto-organisés contre la Révolution socialiste dirigée par les partis et les syndicats révolutionnaires est peut-être attrayant au premier abord, mais sur le fond un peu facile.

 

Baptiste Eychart

 

Joshua Clover, L’Émeute prime. La Nouvelle ère des soulèvements 
Traduit de l’anglais par Julien Guazzini,
Entremonde, 2018, 216 pages, 19 €.

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