Nostalgie du migrant : Joseph Roth à Paris


Joseph Roth exilIl était juif mais se revendiquait catholique, viscéralement anti-bourgeois mais chantre d’un rétablissement de la monarchie en Autriche, tout en menant une intense campagne anti-nazie dans ses écrits ; il était exilé, mais dans un pays qui lui était presque une seconde patrie ; c’était un homme à la fois très lucide et un grand menteur, capable de s’inventer une mère russe ou un rang élevé dans l’armée austro-hongroise – Joseph Roth est une figure qui intéresse par sa complexité, son indéniable talent littéraire tout autant que le contexte troublé, celui de l’entre-deux-guerres, qu’il traversa.

L’ouvrage Joseph Roth, l’exil à Paris, fait le point sur les années que Roth passa en exil à Paris, de 1933 à sa mort en 1939. La multiplicité des approches que propose cette somme, issue en grande partie d’un colloque qui s’est tenu en 2009, soixante-dix ans après la mort de Roth à Paris, en fait tout l’intérêt. Les dix-huit contributions abordent tout autant la vie quotidienne de Roth, et en particulier la question de ses relations avec d’autres exilés allemands, que sa production d’écrivain lorsqu’il se trouve dans la capitale, l’évolution de ses idées, y compris politiques et religieuses, et la constitution de ses mythes personnels, avant de s’intéresser à la langue même de l’écrivain et à sa traduction en français.

L’un des fils rouges de cet ouvrage est une réflexion sur la position de Roth à Paris : il est moins l’exilé que le migrant, avec toutes les résonances actuelles que ce thème peut trouver en nous. « Ulysse sans Ithaque », comme le note finement Marino Freschi dans la première contribution qui ouvre cet ouvrage, il est un émigrant sans racines, qui recrée par le mythe une patrie qui est autant une religion qu’un pays. Ce rapport très particulier à l’Autriche, qui le conduit à des positions monarchistes, est profondément lié au rejet de l’Allemagne nazie, contre la brutalité de laquelle la dynastie des Habsbourg et le catholicisme lui semblent un rempart souhaitable. Son Ithaque personnelle, plus horizon que souvenir, Roth se la constitue. Elle est aussi un motif de lutte.

Joseph Roth, l’exil à Paris montre ainsi dans plusieurs contributions que si Roth, avant 1933, vient avant tout à Paris pour être seul et travailler, après 1933, il s’inscrit dans des cercles de sociabilité qui sont en même temps le tremplin d’une écriture engagée contre le nazisme. Sa vie est ainsi une perpétuelle tension entre cosmopolitisme et nostalgie, mélancolie alcoolique et esprit de résistance. Il y a de la tristesse dans son existence, et il le sait. Il a choisi comme lieu, pour accueillir son exil, un hôtel médiocre, l’hôtel Foyot, dont la municipalité finit par ordonner la démolition tant il est décrépi et croulant. Roth y voit le symbole même de son destin : il est un Juif errant condamné à ne pouvoir poser ses valises nulle part.

Toutefois, cette approche qui donne des contours à la notion d’exil et font que l’intérêt pour Roth dépasse celui du seul lecteur germaniste, se double d’une étude très concrète – et historiquement très intéressante – de la vie quotidienne de Roth. Il y a la question de la publication de ses textes, son alcoolisme croissant, ses difficultés financières, les personnes qu’il fréquente à Paris, ses relations avec Zweig, avec ses éditeurs… Toutes ces thématiques enrichissent notre regard sur le quotidien d’un écrivain en exil.

La dernière partie de l’ouvrage, quant à elle, aborde Roth dans la perspective de la traduction de l’œuvre en français. Ce n’est pas sans importance dans le cas d’un écrivain amoureux de sa langue, mais aussi du français. L’histoire de la traduction de la Marche de Radetzky est ainsi finement re-contextualisée, faisant notamment le point sur les relations houleuses tout autant qu’affectives qui unirent Blanche Gidon, traductrice à la fois enthousiaste et improvisée, et Joseph Roth lequel détestait (mais pas toujours…) la traduction de son admiratrice. Philippe Forget propose d’y voir peut-être moins un jugement sur la traduction en elle-même que l’explosion d’une frustration, le désir latent qu’éprouverait Roth d’écrire directement en français. Cela n’empêche cependant pas Philippe Forget de s’essayer lui aussi à une évaluation de la traduction de Blanche Gidon, en la comparant à celle que nous pouvons lire actuellement – et cette analyse convainc de la nécessité de proposer une traduction nouvelle de la Marche de Radetzky plus fidèle à l’œuvre majeure de Roth. Nous voilà donc devant un bilan qui devient ouverture : il y a encore beaucoup à faire pour que les lecteurs français ait un accès réel à l’œuvre de Roth.

 

Amélie Le Cozannet

 

Joseph Roth, l'exil à Paris
Ouvrage collectif dirigé par Philippe Forget et Stéphane Pesnel
Presses universitaires de Rouen et du Havre, 373 pages, 27 euros.

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