Les cargos fantômes de Jean-Pierre Schneider


Chez Jean-Pierre Schneider, la narration est congédiée, l’événement est exclu. Rien n’est nommé, situé, raconté. A plus forte raison, rien n’est expliqué. Mais c’est peut-être pour cette raison que le regard tente de percer ce qui se cache derrière ces formes simples mais étrangement efficaces. Derrière, car cette peinture en retrait semble se retenir et ne laisse apercevoir que les traces imprimées des objets disparus. Chez l’artiste, le monde est figé, toute activité est comme suspendue. Le temps s’écoule comme l’eau, il ne se passe rien, mais ce rien palpite dans des espaces incertains entre la terre et l’eau. L’intérêt n’est pas celui de capter un moment mais d’être capté par lui.

Les éléments figuratifs sont réduits à des signes fluctuants, images mentales et images réelles se superposent, et pourtant, la représentation, même épurée jusqu’à l’os, reste préservée. Libre de tout vestige illusionniste, elle garde un attachement profond à la poésie de la suggestion.

De fait, rares sont les toiles où le visible laisse une place si grande à l’imaginaire. Configurations transparentes, les formes récentes se situent dans un espace aquatique. Milieu dans lequel, dans le passé, des nageurs bidimensionnels se déplaçaient avec légèreté sur la surface de l’eau, comme dans une traversée d’une extrême fluidité. Ici, ce sont des bateaux qui semblent surgir du fond des eaux, comme tirés par la main d’un colosse invisible. Plus précisément, ce sont des bateaux fantômes qui parfois se tiennent sur la surface de l’eau dans un équilibre miraculeux.

Bateaux ou plutôt cargos, ces « navires uniquement destinés au transport des marchandises ». Une définition précise mais si pauvre. C’est que le cargo est un véritable trésor pour l’imaginaire. A la différence d’un bateau et plus encore, d’une élégante régate, le cargo évoque immédiatement des marins prêts à s’embarquer pour un lointain voyage, des hommes durs en quête d’aventure. Bref, des images venues de l’enfance, inspirées par les lectures de Jack London ou par des visites dans la rade du Havre. Pourtant, aucune présence humaine dans ces toiles. Ces navires imposants, ces blocs en métal brut, qui dégagent une puissance écrasante, semblent abandonnés, comme des vaisseaux fantômes. Objets flottants, ils ne connaîtront jamais d’activités nautiques. La présence de la couleur rouge de la rouille introduit déjà un parfum nostalgique. En réalité, malgré la présence de l’eau, où d’ailleurs on ne distingue aucun remous, ce sont davantage des bâtiments réduits à une paroi, à une architecture verticale. Autrement dit des murailles de peinture.

Des murailles, toutefois, qui échappent malgré leur taille à toute lourdeur, à toute contingence matérielle. Des masses en apesanteur, comme en suspension au-dessus du vide, elles font partie d’un décor théâtral immatériel. Théâtre, car ces objets flottants ne connaîtront jamais d’activités nautiques telles que le transport de personnes ou de marchandises ou encore la pêche. Leur seul destin est celui de passer sous les arcs des ponts, esquissés délicatement par Jean-Pierre Schneider, architectures évanescentes, aux formes délestées de leur poids. Puis, ils s’éloignent lentement dans des espaces incertains entre la terre et l’eau, dans des nappes de couleur qui se dissolvent. Plus que des paysages maritimes, ce sont des paysages d’un ailleurs.

 

Itzhak Goldberg

 

Jean-Pierre Schneider : Face, la mer, Galerie Univer, 
Paris 75011, jusqu’au 10 novembre 2018

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