Félix / Félicie : Fénéon intime


Tant d’auteurs célèbres en leur temps ont écrit d’épais volumes destinés à les amarrer solidement dans la postérité — en vain. Le destin littéraire de Félix Fénéon est d’autant plus surprenant à cet égard. Alors que le temps érode les œuvres de ses contemporains, cet homme qui a mis un point d’honneur à ne rien laisser de durable voit sa bibliographie s’étoffer d’année en année. Ses fait divers pour le journal Le Matin sont devenus (grâce à Jean Paulhan) les immortelles Nouvelles en trois lignes maintes fois rééditées, ses critiques d’art constituent désormais un Regard unique sur l’impressionnisme (ed. Espaces &Signes) et l’on a vu paraître en volume sa précieuse Enquête sur la Commune de Paris (ed. de l’Atelier) son réjouissant témoignage au Procès des Trente, et sa Correspondance avec John Gray (ed. du Lérot)… Aujourd’hui, les éditions Claire Paulhan publient les Lettres & enveloppes rimées que Fénéon envoya à Suzanne Des Meules-Alazet, l’une de ses maîtresses, pendant près de trente ans.

Fénéon, qui fut le héraut des néo-impressionnistes, le maître d’œuvre de la Revue Blanche, un dreyfusard de la première heure, et un anarchiste convaincu qui faillit payer cher son adhésion à l’action directe, a toujours préféré servir ses idées plutôt que sa renommée. Il n’a pas senti la nécessité de verser encore un peu plus de mots dans le fleuve des mots. Est-ce la rareté de sa parole qui prête au moindre de ses propos une valeur particulière ? (On ne peut s’empêcher de penser à ce mot de Cioran : « S’il avait pondu des livres, s’il avait eu la malchance de se « réaliser », nous ne serions pas en train de parler de lui depuis une heure. L’avantage d’être quelqu’un est plus rare que celui d’œuvrer. Produire est facile ; ce qui est difficile, c’est dédaigner de faire usage de ses dons. ») Ou est-ce la concision naturelle de Fénéon qui concorde avec le goût de notre époque pour la forme brève ? Il y a plus que cela encore : le sourire amusé de celui qui a eu (selon le mot de Gourmont) « le dédain des rutilantes écritures », et le plaisir trouvé dans le pur jeu du langage. De ses insolents mots d’esprit pendant le Procès des Trente jusqu’à ces adresses postales rédigées en vers, en passant par la subversion virtuose des faits-divers du Matin, c’est toujours le caractère ludique de la langue qui stimule l’écrivain silencieux à s’exprimer tout de même.

Le jeu, et l’amour, bien sûr. Car Fénéon, ici, écrit à une femme : Suzanne Louise Des Meules, veuve Alazet, danseuse de profession, rencontrée en 1912. Fénéon lui écrit à Marseille, en comptant sur la bienveillance attentive des postiers pour acheminer à bon port des enveloppes ainsi libellées : « A tire d’aile, ivre d’azur, bravant tout risque / O lettre, envole-toi jusqu’à Marseille, puisque / Marseille est la cité fameuse que décore / Des Meules-Alazet, fille de Terpsychore ».

Fénéon avait fait un mariage de raison, ou plutôt de compassion, avec Stéphanie Goubaux, une femme divorcée. « Fanny », comme il l’appelait, fut une amie fidèle et dévouée, et leur union fut chaleureuse à défaut d’être passionnée. Fénéon trouva la passion auprès d’autres femmes : Camille Platteel, une institutrice belge qu’il fréquentait déjà avant de se marier et dont Fanny Fénéon resta jalouse, puis cette Suzanne des Meules, surnommé Noura, dont Fanny se fit une amie — et peut-être plus encore (« lorsque vous serez toutes nues et toutes chaudes dans mes bras, écrit Fénéon, je tâcherai d’unir vos deux beautés dans une étreinte »).

Joan Halperin, qui est l’auteure d’une biographie de Fénéon, note dans sa présentation du présent ouvrage (un joli volume, richement illustré) quelque chose d’intéressant : « Homme dans une société phallocrate, Fénéon était libre d’aller et venir. Il pouvait sans aucune difficulté nouer et entretenir des relations extra-conjugales avec d’autres femmes (…) Mais pour l’anarchiste qu’était Fénéon, les relations amoureuses n’avaient rien à voir avec l’idée de possession. » Toutefois, le triolisme n’est pas l’aspect le plus subversif de cette relation amoureuse. A certains moments, Fénéon signe ses lettres en féminisant son prénom (« félicie » ou « ta félicie »). Plus que cela encore, à plusieurs reprises Fénéon exprime son désir de « faire la fille » : « aimons-nous, dit-il à Suzanne, « et jouons à qui des deux femelles enfoncera plus profondément sa langue dans la blessure de l’autre. »

Comme le note Halperin, « c’est par le biais du langage que Fénéon remet en cause l’hégémonie du masculin. (…) Dans son désir de faire l’amour comme le ferait une lesbienne, Fénéon dépasse le fantasme masculin d’être le témoin des ébats amoureux de deux femmes. (…) La tentation d’être « femelle » met en lumière une quête de liberté. Liberté ultime abolissant les limites imposées par le sexe et la naissance. »

Fénéon s’était une fois enorgueilli, à juste titre, de ce que la Revue Blanche, sous sa direction, avait été « libre de superstitions morales et sociales. » Il est plaisant de ne pas le trouver dans son intimité moins libertaire ni anticonformiste.

 

Sébastien Banse

 

Félix Fénéon, Lettres & enveloppes rimées à Noura
Etabli, présenté et annoté par Joan Halperin
Editions Claire Paulhan, 185 pages, 28 €

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