Vaneigem : Sous les pavés, la carte du Tendre


On ne peut comprendre l’originalité de Mai 68 sans lire le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem. Ce Belge, philologue de formation, alors membre de l’Internationale situationniste, s’y livrait à un lyrique déboulonnage de la société de l’époque, bureaucratique ou capitaliste, de sa consommation effrénée, de ses interdits. L’amour y avait déjà une place de choix : « Il faut être assez amoureux pour offrir à son amour le lit somptueux d’une révolution. » Quarante ans après, et sans doute quelques désillusions passées, Raoul Vaneigem se bat toujours contre l’économie et pour la liberté. Cette fois-ci, c’est par le prisme de l’amour : l’amour est un appel à la désobéissance civique.

 

Hélène Hazera : L’économie fait exploser la planète, qui se partage de plus en plus entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont tout. Et vous nous parlez d’amour. Futilité ?

Raoul Vaneigem : L’économie est incompatible avec cet amour de la vie que la passion de l’amour révèle à chacun, avant de se défausser ou de s’inverser sous la pression des priorités de la société marchande, le pouvoir et le profit. On oublie trop souvent que l’économie est fondée sur l’exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine. L’esprit de prédation met au pillage les ressources planétaires par le biais du travail, qui dénature la vie humaine en lui ôtant ce qui constitue précisément sa spécificité :la faculté de se créer en recréant le monde. L’amour est, avec la jouissance et la création, l’une des aspirations majeures de l’enfant, de la femme et de l’homme. Si nous n’en connaissons le plus souvent que les formes corrompues par l’appropriation, la concurrence, l’échange, la cupidité, la séparation entre l’esprit et le corps, cela signifie aussi que réinventer l’amour, tel que l’éprouvent en sa plénitude les heureux amants, implique d’éradiquer l’emprise de la prédation, du viol, du fétichisme de l’argent, du pouvoir, de la barbarie.

 

Hélène Hazera : Pour vous l’amour est l’utopie première, la préfiguration d’une société vouée à la générosité, à la créativité, au dépassement des conditions de survie.

Raoul Vaneigem : Il ne s’agit pas d’une utopie mais d’une pulsion de vie réprimée par un système dont l’inhumanité et l’absurdité ont désormais atteint leur stade d’implosion. Ce qu’il y a de fondamentalement subversif dans l’amour, émancipé des mécanismes économiques qui le nient, c’est le don, la gratuité, l’intelligence sensible. L’amour est l’affinement de notre animalité, non son refoulement, comme l’implique le travail de l’esprit régnant à la fois sur le corps et sur la nature, qu’il ruine au nom du profit.

 

Hélène Hazera : Vous semblez fasciné par cette étape de l’humanité, où, passant du nomadisme à la sédentarité, elle invente la propriété. Pour vous, cela a des répercussions dans les jeux amoureux ?

Raoul Vaneigem : Sous les fables et les légendes du temps où les bêtes parlaient, il y a la réalité des civilisations dites de la cueillette, antérieures à la révolution agraire, celle qui allait instaurer le despotisme du travail, de la valeur d’échange, du pouvoir hiérarchisé, de la peur et du mépris de la femme. Mon propos n’est pas d’idéaliser ces « sociétés d’abondance » marquées par l’absence de guerre et par l’importance de la féminité, mais de souligner à quel point la fin de notre civilisation marchande ravive la mémoire de ce passé, lointain et occulté, à l’instant même où la femme occupe à nouveau une position centrale, où l’émergence des énergies renouvelables gratuites prélude à une alliance avec la nature et à une humanisation progressive de nos comportements. C’est dans ce contexte que la réinvention de l’amour prend la dimension d’un projet social.

 

Hélène Hazera: Fourier, dans son Nouveau Monde amoureux, imagine la rencontre dans un désert entre les lesbiennes et les « spartiates » [les gays]. Les autres sexualités que la vôtre semblent absentes de vos fantasmes…

Raoul Vaneigem : Chacun vit ses amours selon une expérience qui lui est propre et demeure en grande partie incommunicable. Il n’y a pas d’exclusivité dans les jeux de l’amour et je me réjouis que les mécanismes de l’interdit et de la transgression qui marginalisaient, sous le nom de déviances ou de perversions, l’homosexualité, le sado-masochisme, le voyeurisme, l’exhibitionnisme et autres modes de relation soient supplantés par un libre choix, enfin débarrassé des affres de la culpabilité. Ce que je demande à la conscience sensible, c’est seulement de veiller à ce qu’en aucun cas les jeux de vie ne se changent en jeux de mort.

 

Hélène Hazera : Pensez-vous que l’on puisse encore rabibocher les libertaires et les communistes, Proudhon, Bakounine et Marx…

Raoul Vaneigem : Les affrontements idéologiques ont suffisamment démontré à quelle barbarie ils menaient pour que ma priorité aille désormais à la conscience et au développement du sens humain. Il faut en finir avec la pensée séparée du vivant, avec cette intellectualité qui gouverne aussi bien la brute épaisse que l’humaniste et perpétue, chez le conservateur comme chez le révolutionnaire, le règne des idées abstraites et des symboles qui tuent. Car arrachées à la matière vivante, il n’y a pas d’idées, si subversives soient-elles, qui ne s’exposent à être récupérées, au nom de la tactique et de la stratégie, par cette barbarie militaire qui caricature la prédation animale pour en faire une vertu propre à l’homme. Je mise sur la violence de la vie à revendiquer, de l’autogestion généralisée à construire, de la gratuité à propager dans tous les domaines, pour en finir avec les violences de la destruction, du nihilisme et du chaos dont les mafias affairistes tirent un ultime profit, sans souci de l’effondrement où elles rêvent de s’engloutir en entraînant le monde avec eux.


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