Portrait du sous-commandant Marcos


Je suis assis dans une cabane en bois aux environs de la ville de San Cristobal de Las Casas dans le Chiapas, au sud-est du Mexique, me préparant à dessiner le portrait du sous-commandant en chef Marcos. Vingt ans plus tôt, dans cette ville aux rues étroites, avec des maisons ayant la couleur des fleurs, aux pavés irréguliers, tout Indien marchant sur le trottoir devait s’écarter pour laisser un Mexicain « blanc » passer tranquillement son chemin. Cela a changé quand les zapatistes ont pris le contrôle de la ville en 1996. Ce qui se passe aujourd’hui sur les mêmes pavés irréguliers est une question de choix et non de discrimination.

Quand je suis entré dans la cabane où il vivait provisoirement, il me demanda : où voulez-vous vous asseoir ? Je lui montrai une chaise près de deux commandants zapatistes – une femme avec sa fille de six ans et un homme plus âgé – qui étaient déjà assis. Comme ça, imaginais-je, il leur parlerait et me laisserait en paix. Il me regarda avec une pointe d’ironie comme s’il lisait dans mes pensées. En paix ? Oui, la paix est un instant.

Hier (16/12/2007) Marcos avait annoncé devant sept cents personnes qu’il ne ferait plus d’apparitions publiques pendant un moment à cause de la menace qui pesait sur la communauté zapatiste, sur son mode de vie ; la lutte qu’il menait depuis treize ans était aujourd’hui si importante qu’il devait redevenir le soldat clandestin qu’il avait été autrefois pour aider à l’organisation de sa défense dans les montagnes. La défense de ceux – il se souvenait de l’assemblée – qui avaient formellement renoncé à toute forme de lutte armée depuis 1996 mais qui, s’ils étaient attaqués, auraient résisté avec détermination. Le bruit courait que le nouveau président Calderon et son gouvernement, après leur élection truquée, préméditaient d’éliminer les zapatistes sans provoquer de véhémentes protestations. En sorte que le resplendissant exemple de désobéissance des zapatistes à l’encontre de la tyrannie du fascisme économique qu’on appelle néolibéralisme serait balayé du même coup.

Marcos et les commandantes commencent à parler et je me mets à dessiner. Trois d’entre eux, ainsi que la petite fille de six ans, portent leur passe-montagne. « Nous portons des masques, affirmaient autrefois les zapatistes, pour devenir visibles. » Un paradoxe étrange à prendre en considération quand on fait un portrait. Trois jours plus tôt, j’avais discuté avec cinq des conseillers de la communauté zapatiste d’Oventic. Ces femmes et ces hommes parlaient avec beaucoup de calme parce qu’ils racontaient leurs vérités – distinctes de la vérité. Le calme qui accompagne la croyance en une seule vérité est une rude indifférence. Leur calme était considérable. Et leurs masques, loin de rendre leurs visages moins humains ou moins uniques, les rendaient plus humains. Je lisais leurs visages en lisant dans leurs yeux et le message des yeux est la moins contrôlable des expressions faciales et donc la plus sincère.

Parler de sincérité me fait soudain penser à la photo d’une femme qui ne porte pas de masque. Elle s’appelle Maria Conception Moreno Arteaga. Mère de six garçons qu’elle a élevés seule. Quarante-sept ans, vivant dans un village à 200 km au nord de Mexico. Elle gagnait sa vie comme femme de ménage. Il y a trois ans, elle fut arrêtée par les forces de sécurité du gouvernement mexicain et jetée en prison sous la fausse accusation d’avoir été mêlée à un trafic illégal d’immigrants. (Des dizaines de milliers de personnes du Honduras, du Guatemala et du Salvador sont renvoyées chez elles tous les ans par les forces de sécurité mexicaines quand elles tentent de traverser le pays pour se rendre à la frontière septentrionale avec les États-Unis, où elles espèrent traverser une autre frontière et trouver du travail.)

Un jour, Maria Conception se retrouva devant six émigrants en haillons qui avaient traversé plus de la moitié du pays et quémandaient de l’eau. Elle leur donna donc de l’eau et un peu d’argent pour manger car, étant donné leur condition, « il était impossible de refuser ». Après avoir été inculpée à tort, elle passa plus de deux ans en prison. Son travail consistait à fabriquer des logos pour des vêtements. Avec les quelques pesos qu’elle retirait de ce travail forcé, elle achetait du savon et du papier hygiénique pour rester propre. Le message de ses yeux dans la photo est : je ne pouvais pas refuser.

Marcos a des mains larges avec des doigts exceptionnellement longs. Leur peau est usée et un peu calleuse, leur texture était celle des mains d’un paysan. Quand il paraît en public il adopte la posture d’un messager et il lit avec soin et lenteur le nouveau message à voix haute, ou bien il se tient là pour l’incarner. Ici, dans la cabane, il est à l’aise et n’est pas avare de son temps. Ses membres pendent mollement comme ceux d’un pilote de long-courrier qui avait autrefois posé son avion sur une piste trop courte. Il me vient alors à l’esprit qu’il ressemble un peu à Saint-Exupéry : peut-être une même méfiance ou réticence au sujet de leur corpulence et de leur haute taille.

Le Mexique possède l’une des plus vastes mines d’argent du monde que les conquistadores avaient rapidement découverte. C’est aussi une terre de miroirs. Des miroirs de palais fracassés aux grands cadres et, plus généralement, une multitude de fragments, de breloques, de piécettes, d’éclats de verre et de mica capturant la lumière. « Quand on touche le coeur de l’autre, on touche aussi à ses chagrins. C’est comme si on se voyait dans un miroir », déclaraient les zapatistes dans la sixième déclaration de la jungle de Lacandon, il y a deux ans et demi.

Mexico est peut-être la plus grande métropole du monde, avec une population qui s’élève à plus de vingt millions d’habitants. Une ville où la consommation est débridée, de rackets imbriqués les uns dans les autres, de pauvreté. Des barios entiers sont régentés par des gangs de trafiquants de drogue. Des avenues résidentielles sont gardées par des gardes privés portant des gilets pare-balles. Une pollution colossale. Une circulation chaotique. La rivière Piedad (ce qui signifie pitié) coule à l’est dans une monstrueuse canalisation rouillée. Des transports publics réduits au minimum. Il y a trois étages de routes suspendues. Au dessous, sans un véhicule, on doit fuir à toutes jambes comme un mille-pattes. Les voitures sont devenues indispensables pour ceux qui ont du travail et un logement. L’ancienne ville aztèque de Tenochtitlan s’est finalement transformée en un carrefour pour les intérêts de l’industrie pétrolière d’un capitalisme du profit à outrance.

Chaque année, un million de paysans et d’indigènes mexicains sont poussés, par la pauvreté et le manque de terre, à quitter leurs maisons pour se rendre dans la capitale ou dans d’autres villes alors que leurs terres sont prises par les corporations agroalimentaires. Le Mexique est un pays d’émigrants. Quinze millions d’hommes et de femmes travaillent aux États-Unis. Ils envoient tous les ans environ 25 milliards de dollars. La majorité de ces travailleurs n’ont pas de papiers : ils sont considérés comme des criminels aux États-Unis et donc traités comme tels.

Ce qui se passe ici est le reflet de ce qui se passait dans le goulag soviétique. En ce lieu, les prisonniers sont obligés de travailler jusqu’à ce qu’ils tombent d’épuisement, ici, les travailleurs sont pourchassés comme des criminels jusqu’à devenir des hors-la-loi. Pendant ce temps, à Mexico, des millions de regards interrogateurs se croisent à chaque seconde, à propos des scams, des occasions, des plaisanteries, des alternatives, des vies routinières, de l’honneur, ou ne faisant que poser des questions sans réponse. « L’histoire, soulignaient les zapatistes, n’est une ligne ascendante que pour les puissants, où leur quotidien est toujours le sommet. Pour ceux qui sont en bas, l’histoire est une question qui ne peut être résolue qu’en regardant derrière ou devant soi, en créant de nouvelles questions. »

J’observe les sourcils, les lignes du bas du front, les cercles sous les yeux, le nez large qui fait saillie sous le masque. Sa voix physique est à la fois distante et persuasive. La voix écrite est autre chose. Contrairement à ce qu’on croit en général, la voix véritable d’un écrivain est rarement (peut-être jamais) la sienne ; c’est une voix née de l’intimité et de l’identification de l’écrivain avec d’autres qui savent que leur chemin est barré et qui guident l’écrivain sans mot dire. Elle ne provient pas du tempérament de l’écrivain mais de la confiance.

Tandis que je dessine le volume de sa tête, je me demande comment définir, comment entourer d’une ligne le lieu d’où sa voix provient en tant qu’auteur des messages zapatistes. D’où parle-t-il à ce monde ? Physiquement, la voix parle de là, des hauts plateaux ondulants et escarpés du Chiapas, aujourd’hui contrôlés par les peuples indigènes qui ont repris leurs terres pour les cultiver et qui ont construit des écoles, des centres villageois, des cliniques. Mais d’où parle cette voix figurativement ?

Il vient de faire rire la petite fille. Quand elle rit, son masque palpite. Retour à la ville pour répondre à ma question. La principale artère est toujours appelée avenue Insurgentes ! Au contraire, il y a toujours des dizaines de rues qui portent le nom de capitales et de pays européens, parce que le Mexique pensait être le centre du progrès et de la révolution dans le monde. Presque tous les Mexicains sont allés voir une fois dans leur vie la peinture murale de l’Épopée du peuple mexicain comme on va en pèlerinage à Santa Maria de Guadalupe, et ils ne vont pas voir l’immense peinture pour étudier l’art, mais pour se souvenir et méditer sur leur destin.

J’ai décidé de renoncer à l’encre pour dessiner Marcos au fusain, parce qu’il est plus indécis, plus nerveux. L’encre sait, dès le départ, ce qu’elle veut dire : le fusain écoute. Aucune reproduction ne peut donner une idée de la force et de l’échelle de la peinture murale de Rivera qui domine l’escalier principal de ce qui fut, jusqu’à une date récente, le siège du gouvernement, le palais présidentiel. La comparaison avec la chapelle Sixtine de Michel-Ange n’est pas absurde, mais avec le Jugement dernier, pas avec le plafond.

Diego l’Éléphant, comme le surnommait Frida Kahlo, était un homme comme les autres. Il était parfois turbulent, parfois défaitiste, parfois paresseux, souvent inconséquent. Il s’est pourtant transformé quand il a été amené à peindre et à rendre tangible sur ces murs l’histoire des peuples dont il est issu ; il devient alors responsable au point de donner au moindre détail, au moindre trait sa place particulière dans une vaste destinée historique. On a l’impression qu’en haut des marches, le peintre colossal a inventé un millier d’années d’histoire, pas le contraire. Les centaines de figures grandeur nature – des civilisations précolombiennes, depuis la rue du marché de Tenochticlan, depuis trois siècles d’exploitation coloniale des Espagnols, depuis la guerre d’indépendance qui s’acheva en 1821 et, de manière plus emphatique, depuis le siècle qui a suivi cette guerre, jusqu’à la révolution et la vision d’un futur différent –, toutes ces figures célèbres et anonymes sont contenues dans une vision d’une telle énergie et d’une telle continuité, qu’en dépit des nombreuses cruautés criantes, on a le sentiment de recevoir en cadeau un zantedeschia provenant d’une des corbeilles des fleuristes dépeinte quand on redescend l’escalier pour partir.

En même temps – et c’est peut-être la raison pour laquelle je songe au tourbillon du Jugement dernier de Michel-Ange – l’histoire politique du Mexique moderne, telle qu’elle est dépeinte sur ces murs et en fonction de tout ce qui s’est passé depuis qu’ils ont été peints, n’est rien moins qu’un champ immense de promesses qui n’ont pas été tenues. Un genre d’esclavage succéda à un autre, de nouveaux systèmes de répression et de discrimination remplacent les anciens, les formes modernes de pauvreté furent inventées et imposées, de plus en plus de ressources naturelles furent ponctionnées et volées par les gringos dans le Nord, et les peuples indigènes furent toujours plus déshérités. Seul le cri d’Emiliano Zapata pour « la terre et la liberté », avant qu’il ne fût assassiné en 1919, continue à sonner juste.

J’en viens au fait. Le fossé entre le vaste champ de promesses trahies et les espérances du peuple pour plus de justice devait être comblé d’une façon ou d’une autre, et les principaux partis politiques, à commencer par le PRI (Parti de l’institution de la révolution !), l’avaient fait pendant soixante-dix ans en mettant en charpie ce qui avait été autrefois un langage politique. Promesses trahies, prémices trahies, propositions trahies, lois trahies. Chaque principe – sauf celui de l’intérêt égoïste – a été vidé de tout contenu. Le discours politique, les campagnes électorales, les discours pour les mass media ont été systématiquement réduits à la prévarication et aux diversions de ceux que les Grecs anciens appelaient les idioti (les nombrilistes) en opposition aux politici. Sous le fascisme économique du néolibéralisme, c’est désormais un phénomène planétaire.

La voix des messages zapatistes, qui offre un exemple de résistance à la fois locale et globale, provient de ce fossé. Pas pour tenter de résoudre par le haut mais, oui, en construisant depuis le fond et les tréfonds. « Nous ne croyons pas que les fins justifient les moyens. Nous pensons, en fin de compte, que les moyens sont la fin. Nous construisons notre objectif en même temps que nous construisons les moyens grâce auxquels nous combattons. En ce sens, la valeur que nous donnons à la parole, à l’honnêteté et à la sincérité est grande, même si, parfois, nous pouvons nous tromper ingénument. » Il me regarde en train de dessiner et sourit. Il y a deux genres de sourires (parmi d’autres) : l’un qui attend d’entendre la chute d’une nouvelle blague, et un autre qui se souvient d’une blague déjà connue. C’est le second.

Je me trouvais dans un village nommé Acamilpa, dans l’État de Morelos, d’où Emiliano Zapata est originaire. Milpa signifie un champ de maïs où d’autres plantes poussent et où de nombreux oiseaux, insectes et animaux coexistent. Je veux décrire le visage d’une veille femme qui m’était étrangement familier. Elle aurait pu venir de mon village dans les Alpes, ou est-ce l’âge qui nous ramène dans le même village ? Quoi qu’il en soit, c’était un samedi soir, et la cour d’une petite ferme était remplie de tables couvertes de nappes en lin, parce que c’était l’anniversaire de quelqu’un et que les invités n’allaient pas tarder à arriver. Un accordéoniste jouait déjà de la musique. Il y avait un acacia imposant qui avait dû se trouver là à l’époque où Emiliano Zapata était un enfant.

À une table, treize anciens des villages environnants avaient une réunion sérieuse pour coordonner leurs plans de désobéissance et d’obstruction pour éviter que leur eau soit détournée et volée par des spéculateurs fonciers. Ils parlaient chacun à leur tour, avec attention et réflexion. Ils acceptaient la musique comme si c’était un mets en train de cuire qu’ils pourraient déguster plus tard. Le visage de la vieille femme était tanné et raviné par les vents, ses yeux brillants indiquaient qu’ils avaient l’habitude de regarder ce lointain d’où provenaient les vents.

Pour la fête d’anniversaire, des ballons colorés avaient été accrochés entre la maison et l’acacia. Et voici ce qu’elle me dit : « J’ai vécu ma vie – telle qu’il m’a été donné de la vivre, et je pense maintenant au futur. Je pense à mes petits-enfants et à leurs enfants, et comment ils vivront. Nous devons résister pour leur bien. Ceux qui gouvernent aujourd’hui veulent détruire tous les paysans et toute communauté indigène parce qu’ils veulent posséder la moindre graine sur la terre et le moindre litre d’eau qui vient de nos montagnes. Nous arrêtons donc leurs camions quand ils viennent voler ce qui nous appartient… Il vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux. » Ses cheveux longs, aussi blancs que les miens, avaient été ramenés en arrière et noués en un chignon. Marcos portait une montre à chaque poignet : une pour le temps de la paix, l’autre pour le temps de la guerre. Quand les zapatistes étaient engagés dans une opération défensive, ils travaillent selon un horaire modifié au cas où leurs messages seraient interceptés. Il y a de toute façon des situations qui défient le temps, et n’importe quel temps.

Dans la ville de San Andrés où, en février 1996, le gouvernement signa un accord formel avec les zapatistes pour reconnaître les droits de tous les indigènes, un accord qui n’a jamais été honoré, il y a l’église de San Andrés, l’apôtre. Dans l’église il y a un certain nombre de statues de la Vierge et de saints qui portent des vêtements en tissu, cousus et brodés. La semaine dernière, à l’heure de midi, je me suis arrêté là, parce que j’ai entendu de la musique dans le village d’Acampila. La musique était plus ancienne et différente. Il y avait là, à l’intérieur, deux jeunes femmes indigènes avec leurs nourrissons dans le dos et, à une certaine distance d’elles, deux hommes. Pas de prêtre. Les quatre personnages chantaient en polyphonie. Un millier de bougies allumées, beaucoup dans des vases de verre, se trouvaient sur le sol de l’église, leur flamme étincelait dans le vent qui entrait par la porte latérale restée ouverte. L’une des femmes, tout en chantant, balançait un encensoir et la fumée de l’encens était suspendue comme une brume au-dessus des flammes qui étaient comme des fleurs. L’année, la saison, le jour, l’heure étaient des détails oubliés. Jusqu’au moment où l’un des bambins cria pour être nourri et que la mère lui donna le sein. L’autre femme lissait une tunique entre ses mains, elle l’avait achetée pour la statue de San Andrés ; elle savait qu’il était temps de laver celle qu’elle portait et de la changer.

Derrière le masque, sous le large nez, une bouche et un larynx qui parlaient d’espoir depuis le fossé. J’ai dessiné ce que j’ai pu. Pendant ce temps, il est probable que les zapatistes étaient en danger. Chaque attaque contre eux viendra de ces croyances à courte vue que leur exemple pourrait bien balayer.

 

John Berger

(Traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire)


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