Trois créateurs témoins du XXe siècle : Duchamp, Cieslewicz, Lebel


Le XXe siècle a été en art – malheureusement pas seulement en art – un destructeur de formes, avide de créations nouvelles, de remises en cause de l’acquis, de récupération des signes ordinaires de la vie, de renouvellement du regard et de l’objet proposé au regardeur.

C’est Marcel Duchamp qui a le premier théorisé ce renouvellement, en remettant en cause les normes académiques acquises, le conformisme « rétinien » (selon sa définition), et en affirmant qu’une œuvre d’art ne vaut et surtout ne dure qu’en fonction du regard qui est posé sur elle. C’est par souci de se distraire, il l’expliquera plus tard, qu’un jour de 1913, chez lui, il pose une roue de bicyclette avec sa fourche à l’envers sur un tabouret, la fait tourner, s’amuse de ses réflexions sur le mouvement ainsi produit. C’est le premier ready-made. Il laisse l’objet à Paris (qu’il ne récupérera jamais), mais le reproduit à New York, où il vit à partir de 1915. Il ajoute dans sa chambre une pelle à neige, un portemanteau posé sur le sol, une patère porte- chapeaux… Plus tard, en 1917, mais avec quelles conséquences, invité à se produire par la Society of Independent Artists, il place un urinoir à l’envers, le baptise Fountain, le signe du nom du fabriquant de ce type d’objet, Richard Mutt, est refusé, mais défend son geste dans sa revue (The Blind Man), dit qu’il s’agit d’une œuvre d’art, d’une sorte de Bouddha moderne. Ce sera (sans doute à tort) son œuvre la plus célèbre, mais pas la moins significative. Ce geste est célèbre, plus ou moins justement interprété.

Comme l’ensemble, assez mince, de la production de Duchamp, durant son existence qui, en elle-même, a sans doute été sa plus grande œuvre d’art (distanciation par rapport au monde, humour et jeu avec les artistes, vie méditative, concentrée souvent sur le jeu d’échecs, etc.). Une exposition organisée par la réunion des musées de Rouen, la ville de son enfance et adolescence, cherche à comprendre quelles ont été les intentions de Duchamp. Elle a lieu à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa disparition (2 octobre 1968) et le fait sous forme d’abécédaire, sans présenter les œuvres les plus célèbres, certaines, trop fragiles, étant d’ailleurs intransportables, mais en multipliant les entrées qui indiquent les facettes de sa personnalité : famille et amis ; échecs ; ready-mades ; jeux de mots ; interviews toujours intelligentes et distanciées ; rapports avec la peinture, la musique, etc. On en ressort avec l’impression d’une certaine familiarité avec un créateur dont l’influence, à partir des années 1940 à New York, puis plus tard en Europe, et encore plus tard en France, a été fructueuse.

On peut en trouver à Paris deux illustrations, par deux expositions très différentes. La première est consacrée, au musée des Arts décoratifs, à l’artiste d’origine polonaise Roman Cieslewicz (1930-1996). Il n’est pas certain qu’il se réfère directement à Duchamp. Mais sa capacité de prendre dans la profusion des signes, objets, productions de son temps, des éléments qui, détournés, le représentent, le critiquent, le caricaturent, est un mode de mémorisation et de prolongement aujourd’hui passionnant. Un seul exemple suffirait à démontrer la filiation avec Duchamp, c’est sa Mona Lisa détournée en Mona Tsé-Tung, coiffée d’une casquette Mao.

Mais l’apport de Cieslewicz, qui était d’une fécondité incroyable (ce qui le distingue certes de Duchamp), a été considérable et a hanté, en fait, beaucoup d’images – publicités, présentations de pièces de théâtre, couvertures de livres (collection « 10/18 »), couvertures et illustrations de magazines (Elle en particulier) –, pendant toute sa période « française », soit à partir de 1963. Il a été formé en effet en Pologne par la géniale école d’affichistes de ce pays. En France, il est accueilli par Peter Knapp (Zurichois né en 1931, directeur artistique du journal Elle), par Roland Topor et le groupe Panique, par divers magazines et journaux (Opus, Libération, l’Autre Journal), qu’il crée à l’occasion (Kamikaze), par le Centre Pompidou. Son graphisme spirituel, percutant, accompagne nombre de productions littéraires, artistiques, cinématographiques (Depardon notamment), journalistiques, publicitaires…

Il collectionnait un nombre infini d’images, classées dans des boîtes, qui indiquent quelles étaient ses obsessions : Mona Lisa, oiseaux, poissons, Prague-Kafka, Sarajevo, masques, faune, diable, anges, Mandela, mains, Marx, jambes, perestroïka, Hiroshima, Warhol, De Gaulle, antisémitisme, mort, Vietnam, pin-up, Pétain, tabac… Il y a tant d’inventions et de compilations chez Cieslewicz que l’abondante exposition déborde d’images (plus de 700) et laisse étourdi. Admiratif aussi.

Un autre témoin de ces années d’exploration et de contestation (les années 1960 et 1970 surtout) a été Jean-Jacques Lebel (né en 1936), présenté lui en rétrospective au Centre Pompidou. Il a été proche, par son père notamment, Robert Lebel, d’André Breton, du mouvement surréaliste des années 1950, et de Marcel Duchamp, d’Arturo Schwarz, de Benjamin Péret, de Man Ray. Il a surtout été l’importateur des happenings et performances des années 1960, en particulier à l’American Center, acteur du mouvement Fluxus. Il en reste des collages, des photomontages, des films, des peintures, dont certaines restées mythiques (Grand Tableau antifasciste collectif, réalisé en 1960, exposé à Milan en 1961, confisqué, mis sous séquestre pendant vingt-cinq ans !). Il reste des assemblements multiples, signes des temps, comme le scandale Christine Heeler en Angleterre (1963-1964), la caine scandale, les romans- photos, plus tard l’assemblage de photos plus ou moins érotiques qui constituent un Reliquaire pour un culte de Vénus. L’exposition du Centre Pompidou, intitulée « l’Ou- trepasseur », se concentre surtout sur les années anciennes de son activité, qui montrent sa virtuosité, la multiplicité de ses dons : plasticien, poète, auteur de happenings, cinéaste, organisateur d’expositions et de festivals internationaux, traducteur, essayiste…

Le catalogue de l’exposition voit sa couverture découpée, pour faire apparaître un collage et l’inscription « Interdit au-delà ». Cette présentation fait penser à l’Étant donnés… de Marcel Duchamp (installation fixée au musée de Philadelphie. Si on colle son œil à la porte, on voit un découpage semblable qui dévoile une scène érotique). La permanence de l’influence de ce créateur iconoclaste persiste et inspire.

 

Philippe Reliquet

 

«ABCDuchamp »
Musée des Beaux-Arts de Rouen, 14 juin-24 septembre 2018.

Roman Cieslewicz, « la Fabrique des images »
Musée des Arts décoratifs, Paris 1er, 3 mai-23 septembre.
Jean-Jacques Lebel, «l’Outrepasseur »
Centre Pompidou, galerie du Musée, 30 mai-3 septembre.

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