Nabis : Les prophètes se posent à Pont-Aven


Nabis : de l’hébreu pour vous ? Rien de plus naturel. Ce terme étrange, proposé par l’écrivain Cozalis en 1888 à un groupe d’artistes parisiens, camarades de l’académie Julian, signifie prophètes en cette langue. Légèrement déformée (neviim serait la prononciation exacte), cette dénomination fut plébiscitée par la confrérie de ces jeunes artistes pour lesquels l’esthétique avait un caractère initiatique et sacré.

La “révélation” d’une nouvelle manière de peindre vint la même année d’une œuvre de Sérusier : Talisman. Cet objet-fétiche, peint à Pont-Aven (sur un panneau et non sur le fond d’une boîte de cigares, comme le veut la légende) représente un paysage informel, aux couleurs pures, posées en aplat. Talisman aurait été produit sous la “dictée” du maître admiré, Gauguin. Maurice Denis, porte-parole du groupe, raconte l’épisode : “Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert ? Mettez-donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; – et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible.” L’idée de l’autonomie chromatique sera retenue et développée par Sérusier : “le vert est l’ami du violet, fait alliance avec le rouge et flatte l’orangé, câline l’outremer et le jaune dont il est issu”.

A son retour à Paris, le peintre présente le tableau comme le manifeste de la nouvelle peinture. Les premiers “convertis” sont Pierre Bonnard, Paul Ranson, Henri-Gabriel Ibels, Georges Lacombe puis Edouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel. Les membres du groupe, très jeunes, très liés (certains se retrouvaient sur les bancs du lycée Condorcet) s’entourent de mystère, s’inventent des rites obscurs où voisinent l’humour et l’esprit spiritualiste typique de la fin du siècle. L’atelier de Ranson où ils se retrouvent chaque samedi soir, parfois dans des costumes fantaisistes, est nommé le Temple. Leur correspondance emprunte de nombreux termes aux écrits théosophiques. Chaque Nabi reçoit un surnom secret. La barbe rousse de Sérusier lui vaut le surnom de Nabi à la barbe rutilante, Bonnard, fasciné par l’art japonais, est le Nabi très japonard, Maurice Denis, un chrétien fervent, devient le Nabi aux belles icônes.

Le second événement déterminant pour la destinée du groupe a lieu en juin 1889. Gauguin et Émile Bernard exposent au café Volpini, à côté de l’Exposition universelle. Les toiles sont d’un style volontairement naïf ; les formes, simplifiées à l’extrême, sont cernées d’un trait épais qui délimite des plages de couleurs pures sans modelé ni valeur. Les Nabis y trouvent un mélange stimulant d’influences allant du japonisme à la peinture d’enseigne, de l’art primitif aux vitraux. La liberté prise vis-à-vis des contraintes traditionnelles de l’imitation permettra également aux Nabis de développer l’idée d’un art décoratif et symbolique. Cette exploration aboutira à l’énoncé désormais célèbre de Maurice Denis : “se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote,est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées”.

Ce sont les scènes intimistes qui forment le thème le plus envoûtant des Nabis. Ces toiles transfigurent le banal en un théâtre de figures mystérieuses où le spectateur est progressivement saisi d’un sentiment d’irréalité. “Je connais peu d’œuvres, écrit Gide à propos de Vuillard, où la conversation avec l’auteur soit plus directe. Cela vient surtout de ce qu’il parle à voix presque basse, comme il sied pour la confidence, et qu’on se penche pour l’écouter”. Mais Vuillard, Bonnard, Roussel font mieux que parler à voix basse, ils arrivent à donner une forme picturale à ce qui paraît irreprésentable : le silence. Dans la lignée de Vermeer et Chardin, ces petits formats aux couleurs assourdies semblent préserver un secret. Le monde est figé, toute activité est comme suspendue. Le regard est convié à pénétrer à l’intérieur des espaces et des êtres, premier seuil vers la terre promise : l’intérieur de la peinture même. Mais tout reste évanescent, insaisissable, et, d’un espace sans profondeur émergent à peine des ombres japonaises.

L’exposition réunit quelque 80 œuvres, de Sérusier et Gauguin, mais aussi d’Émile Bernard, Maurice Denis, Édouard Vuillard, Georges Lacombe ou encore Charles Filiger, réalisées entre les années 1880 et le début du XXe siècle et provenant du Musée d’Orsay, mais aussi des Musées des Beaux-Arts de Rennes et Brest ou encore de collections privées.

 

Itzhak Goldberg

 

Le Talisman de Paul Sérusier - Une prophétie de la couleur
Jusqu'au 6 janvier 2019, Musée de Pont-Aven.

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