Liu Jian, entre ligne claire et gris foncé


Initialement inscrit au programme de la compétition 2017 du festival international du film d’animation d’Annecy, Have a nice day, du réalisateur chinois Liu Jian, en a finalement été retiré au dernier moment sous la pression des autorités de son pays, qui était par ailleurs à l’honneur du festival cette année là. Si cette programmation avait été maintenue, il aurait été cocasse de voir les organisateurs dérouler le tapis rouge pour les quelques personnalités officielles envoyées en représentation, tout en proposant au public et au jury un film aussi peu amène avec ce qu’est devenu la société chinoise sous la férule de ces mêmes représentants.

Du coup, c’est auréolé du grand prix du jury d’un autre festival, celui de La Roche-sur-Yon, que le film est aujourd’hui diffusé en salle malgré quelques obstacles supplémentaires dont la promotion n’est pas le moindre. Elle se fait en effet sur la base d’un rapprochement contestable avec l’œuvre de Quentin Tarantino, et plus particulièrement ses deux premiers films où se croisent une flopée de gangsters selon une narration non linéaire. Mais à part ces deux traits superficiels, on voit mal quelle analogie pertinente faire entre l’univers décrit par Liu Jian et celui brossé par Tarantino. En tout cas, le fétichisme de la pop culture affiché par Tarantino s’accommoderait mal du regard incisif et impitoyable que porte Liu Jian à partir de références comparables. S’il faut proposer des noms familiers du public pour attirer le chaland, il aurait été plus judicieux d’évoquer les frères Coen.

Ne disposant de guère plus de moyens pour ce second film que pour son précédent (Piercing 1, 2010), Liu taille son œuvre dans le même matériau. Si l’animation est très minimaliste, le dessin est soigné et s’inscrit explicitement dans la ligne claire pour les décors méticuleux qui relèvent du documentaire, tandis que les personnages semblent plutôt sortir d’un fanzine punk des années 1980. La palette de couleurs reflète l’ambiance de ces non-lieux de l’urbanisation globalisée qui n’ont cessé de s’étaler depuis des décennies. La trajectoire de la Chine en ce domaine n’est particulière que par le fait d’avoir accompli, en à peine quarante ans, ce que les pays du centre capitaliste ont mis deux siècles à déployer. Et surtout d’avoir réalisé cet « exploit » dans ce qui demeure formellement un état socialiste.

L’histoire découpée en quatre chapitres se déroule dans la grande banlieue d’une métropole du sud de la Chine. On peut penser à Nankin dont Liu est originaire et où il enseigne l’animation à l’Académie des arts de Chine. Il y règne ce climat humide typique, influencé par la mousson, et où l’averse menace en permanence. Cette ambiance moite, à la végétation autrefois luxuriante, est parfois restituée dans quelques scènes à l’écart des décors urbains, comme pour témoigner d’un monde révolu pouvant encore jaillir des interstices. Mais ces séquences un peu oniriques ne restent que des contre-points évanescents noyés dans une réalité implacable.

La réalité en question, c’est celle du capitalisme avancé qui forme maintenant le quotidien de plusieurs centaines de millions de chinois ayant convergé vers les mégalopoles. Cette population saisie dans la même course à l’argent que partout ailleurs dans le monde voit éclore les mêmes profils psychologiques relevant quasiment de la pathologie à force de baigner « dans les eaux froides du calcul égoïste ». Liu dresse une galerie de portraits illustrant un large panel de ces profils à la fois dérisoires et inquiétants. S’il les situe dans le milieu du crime (plus ou moins) organisé, c’est bien entendu, comme dans tout bon film noir, avant tout pour y chercher des archétypes et non pas prétendre à un point de vue moral.

Un jeune convoyeur d’argent sale au service d’un mafieux local décide de détourner un million de yuans contenu dans un petit bagage à main. Ce n’est cependant pas pour se donner les moyens d’un nouveau départ, mais pour payer une seconde opération de chirurgie esthétique à sa petite amie après que la première a abouti à un résultat catastrophique, et ainsi remettre en selle un projet de mariage qui satisfera les espoirs maternels. Le mafieux, occupé par une vendetta personnelle contre un ami d’enfance qui couche avec sa femme, lance un tueur à gages aux trousses du convoyeur indélicat, afin de récupérer l’argent et supprimer le traître. Tandis que ce dernier tente de joindre sa petite amie depuis un cybercafé, afin qu’elle le rejoigne à l’hôtel où il se cache en attendant de prendre un train, toute une faune interlope obnubilée par la sacoche au million va s’en emparer tour à tour, sans jamais qu’aucun puisse échapper à la convoitise générale.

Chacun de ceux qui détiendront cette sacoche à un moment ou un autre s’en trouvera mis en danger, si ce n’est confronté à une issue fatale. Pourtant, rien n’arrête la folle poursuite qui tourne à la mêlée générale. Tous les participants finissent par entrer dans une concurrence sauvage qui ne produit que des perdants. Liu ne pouvait mieux mettre en évidence le caractère irrationnel du capitalisme. Les plans sur le contenu de la sacoche nous montre le visage de Mao reproduit sur les billets de banques. Ils nous indiquent qu’en plus d’être irrationnel, le capitalisme n’a jamais été suspendu par quelque pouvoir étatique que ce soit, ni en Chine, ni ailleurs.

 

Eric Arrivé

 

Have a nice day, réalisé par Liu Jian
2017, 77 minutes.

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