La couronne mise à mal


Le 5 janvier 1757, Louis XV est à Versailles entouré de courtisans et s’apprête à tirer les rois. Il fait très froid ce jour-là et le monarque est chaudement vêtu, lorsqu’il a l’impression qu’on lui assène un coup de poing au côté droit. Puis il remarque du sang sur ses doigts. C’est alors qu’il aperçoit un grand escogriffe un couteau à la main reculant dans la foule. Celui-ci est coiffé d’un chapeau qu’il n’a pas daigné ôter devant son roi. Robert-François Damiens est aussitôt saisi par les gardes et incarcéré. Quelques jours plus tard, on le transfère à la Conciergerie, là où Ravaillac avait été enfermé, où aucune forme de torture ne lui est épargnée. Toute la France des Lumières est alors révulsée. « Cet assassin est un fanatique qui se persuade de gagner le ciel par cette action », écrit Voltaire. On parle d’un complot jésuite, puis janséniste, mais rien n’est avéré. Le roi a été à peine égratigné et sa vie n’est pas en danger. Mais le sang divin a coulé. Le procès de Damiens s’ouvre le 12 février, la sentence sera prononcée le 26 mars : question ordinaire et extraordinaire suivie de l’écartèlement place de Grève. C‘est alors que le régicide aurait eu cette phrase qui scande l’ouvrage de Claire Fourier : « La journée sera rude. »

Damiens est un fils du peuple élevé durement par son père. Quittant très tôt la maison familiale, il pratique plusieurs petits métiers, se met au service de militaires et voyage à travers l’Europe en leur compagnie, puis entre en tant que domestique au service de divers ecclésiastiques et de nobles auprès desquels il se construit une véritable culture. Il est intelligent, curieux de tout, observateur du monde dans lequel il évolue et, contrairement à ce que pensait Voltaire, peu porté sur la religion. En 1738, il rencontre puis épouse Élisabeth Molérienne, une femme de chambre dont il aura deux enfants, mais ne verra qu’en secret, les domestiques de maison se devant alors de rester célibataires. La vie dissolue et débauchée de Louis XV qui a cessé depuis longtemps d’être le « Bien-Aimé » pour ses sujets scandalise Damiens. Il a souvent entendu décrire son comportement indigne par ses employeurs, tandis que se dit de plus en plus fréquemment à Paris qu’une révolution serait la bienvenue. Germe alors en lui un projet qui va bientôt l’habiter entièrement : s’en prendre physiquement au roi afin de lui faire sentir qu’il se conduit mal. Damiens n’entend nullement tuer le monarque, mais plutôt l’obliger à ouvrir les yeux sur ses turpitudes. C’est le sens de la commotion psychologique et morale qu’était sensé provoquer le coup de couteau infligé dans la cour du château de Versailles à celui qui déshonore sa couronne.

Malgré l’examen minutieux des sources et des documents auquel s’est livrée Claire Fourier, Tombeau pour Damiens n’est pas une étude historique ou une biographie romancée. Il s’agit plutôt d’un chant d’amour adressé depuis notre époque à celui qui désirait que le roi soit à la hauteur de son titre. « Je suis tombée amoureuse de Damiens, je veux dire : j’ai pris son âme dans mon âme – son âme hardie dans mon âme craintive – le jour où j’ai découvert sa phrase. » Le procédé de l’autofiction qui s’entremêle avec l’évocation du passé contribue à nous faire réfléchir sur notre époque qui manque certainement d’hommes tels que Damiens. Mais il nous montre également combien l’humanité est peu perfectible. La colère du peuple grondait au mitan du XVIIIe siècle, le pain manquait, l’eau des pompes était trouble, la mortalité infantile considérable.

Pourtant,  le 28 mars 1757, lorsque Damiens est lié sur l’échafaud, ce peuple pour lequel il avait frappé le roi vient se distraire à son supplice, profiter d’un spectacle gratuit. Toutes les fenêtres donnant sur la place de Grève ont été louées à prix d’or. Les femmes de l’aristocratie n’étant pas les dernières. « Rassemblées comme des mouches autour d’une table en été », écrit Claire Fourier. Le supplice de Damiens a duré quatorze heures durant lesquelles la foule gronde car les exécuteurs avinés ont du mal à réussir leur œuvre. À la fin, les parties du corps disloqué sont brulées, « on disperse au vent les cendres dont Hugo écrira qu’elles ont pénétré Danton, Marat et Robespierre, elles se fondent à la nuit silencieuse, des escarbilles volètent dans l’air glacial, elles remplacent les étoiles, peut-être celles-ci ont-elles fermé les yeux de honte. »

 

Jean-Claude Hauc

 

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens – La journée sera rude
Éditions du Canoë, 320 pages, 21 euros.

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