Hilsenrath, la farce du fanatisme


C’est un livre étrange et fascinant que ce roman d’Edgar Hilsenrath, publié en 1971 aux Etats-Unis. Les éditeurs allemands hésitèrent longtemps avant de le présenter aux lecteurs. Il est vrai que le sujet avait de quoi les mettre mal à l’aise : il s’agit du récit à la première personne de Max Schulz, engagé volontaire dans la SS et génocidaire enthousiaste qui, à la fin des hostilités, endosse l’identité d’un juif, Itzig Finkelstein, son ami d’enfance assassiné, et finit par émigrer sous cet alias en Israël où il devient un enthousiaste militant sioniste ! Comme si cela ne suffisait pas, Hilsenrath (lui-même un juif allemand rescapé de la Seconde Guerre mondiale) a choisi de traiter ce sujet dérangeant sous la forme d’une farce, grotesque, bouffonne.

De ce périlleux projet, Hilsenrath tire un livre puissant et original qui pose des questions qu’une forme plus classique ne lui aurait peut-être pas permis d’aborder avec autant de liberté. Laissant parler à sa guise son protagoniste, Hilsenrath en révèle la médiocrité, l’amoralisme, l’absence totale de doutes et de remords, toutes qualités qui lui permettent de traverser ces événements en se trouvant toujours du bon côté du manche.

Hilsenrath sait que la farce doit s’exercer aux dépens des bourreaux. L’auteur les montre assistant à un meeting d’Hitler. « Ici c’est la réunion des ratés. Il y a les dégonflés, il y a les lèche-culs professionnels, et d’autres qui ont loupé le coche. (…) Tous ceux qui un jour ont reçu un coup sur la tête, du bon Dieu ou des hommes. Les chauves par exemple. Ils sont tous là. Regardez autour de vous : il y a les trop maigres, les trop gros, les trop courts sur patte,s les trop hauts sur pattes, les trop jeunes, les trop vieux, les pervers solitaires, les impuissants, les étrangleurs qu’on a empêché jusque-là d’étrangler… »

Max Schulz, pour sa part, vient chercher un exutoire à la jalousie qu’il ressent à l’égard du vrai Itzig Finkelstein, son ami d’enfance, et à la colère qu’il ressent à l’égard de son beau-père, dont il a reçu sur les fesses beaucoup de coups de bâton. Il donne du meeting d’Hitler un récit halluciné, une version grotesque et pervertie du sermon du Christ au Mont des Oliviers, où l’amertume revancharde des minables répond aux délires rageurs d’un prophète de bazar. « Et le Führer dit : « Maudit soit le bâton dans la main du faux maître. Mais si le bâton change de maître et que le nouveau maître est un vrai maître, alors qu’il soit sanctifié. » (…) Il y a eu un frémissement dans la foule (…) Nous avons tous crié. Notre main droite. Partie dans les airs. Toute seule. (…) Le sauveur, il était là ! Quelqu’un dans la foule cria : « Mon Führer, donne-moi aussi un bâton ! » Un autre : « A moi aussi, donne-moi la foi ! » Bientôt deux chœurs s’étaient formés, un à droite, un autre à gauche. Ceux de gauche criaient : « Vois nos derches ensanglantés ! » Et ceux de droite criaient : « Fais de nous des vrais maîtres, et nous aurons foi en toi ! »

Plus tard, lorsque Max Schulz, alors établi en Israël sous l’identité d’Itzig Finkelstein, se lance dans une diatribe en faveur du sionisme, c’est à nouveau le ton démentiel et messianique du Führer qu’il imite : « Plus je parlais, plus je m’excitais. Des petits marteaux se sont mis à tambouriner dans la partie fêlée de mon cerveau. (…) je me suis mis à parler comme un fou à tort et à travers, j’eus des visions, parlai de millions de nourrissons, de bombes atomiques, parlai d’expansion, de la Chine minuscule, de la domination du monde. Je sentis mes fesses me démanger, ma bite se raidir, j’ôtai mes lunettes, regardai dans la glace et vis deux énormes yeux de grenouille, vis une moustache et une mèche sur le front, parlai de plus en plus fort, m’enivrant du son de ma voix, cette voix qui sonnait un peu, non, exactement comme la voix sur l’autel du mont des Oliviers. »

Dans ces deux passages, Hilsenrath ne cherche évidemment pas à comparer christianisme, sionisme et nazisme. Ce qu’il ridiculise, c’est le fanatisme, ce mélange toxique d’opportunisme et de délire, d’exaltation et de bassesse, qui est l’inverse d’une réelle conviction. Et Max Schulz démontre une aptitude remarquable au fanatisme, quelle que soit la cause à défendre.

Reste la question de la responsabilité individuelle et du châtiment. La conscience de Max Schulz a beau être morte, il lui arrive encore de tressaillir. « Oui, bordel de Dieu, j’avais envie de vomir. Toutes ces métamorphoses, tous ces petits et grands Max Schulz et Itzig Finkelstein qui remuaient dans mes entrailles : ils naissaient, se transformaient, montaient et descendaient par paliers intermédiaires, empruntaient parfois les escaliers de service, grandissaient puis mouraient. » Ces troubles ne durent pas longtemps, et la ruse primordiale de cet homme sans vergogne reprend vite le dessus. S’il avoue son crime à un vieux juge à la retraite, c’est pour obtenir l’acquittement à force de sophismes : « Supposons que j’aie dix mille cous. Et que tu puisses me pendre dix mille fois. Crois-tu que mes victimes seraient satisfaites ? (…) C’est ça qu’ils veulent. Mes morts. Mes victimes. Récupérer leur vie ! Ils ne veulent pas qu’on me pende. Ou qu’on me frappe à mort. Ou qu’on me fusille. Ils veulent seulement récupérer leur vie. Rien d’autre. Et moi, Max Schulz, je ne pourrai jamais la leur rendre. (…) Aucun châtiment n’apaisera les victimes. » Et lorsqu’il fait face à la justice divine, il finit par retourner l’accusation contre ce Dieu qui est resté spectateur de ses crimes : « Nous attendons. Tous les deux. La juste sentence. Mais qui pourrait la prononcer ? »

Max Schulz est enfin mort, mais rien ne l’a atteint.

 

Sébastien Banse

 

Edgar Hilsenrath, Le nazi et le barbier
Editions Le Tripode, 465 pages, 13,5 €

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