Fast est furieux


Les Mémoires d’un rouge, autobiographie centrée sur les années du maccarthysme, qu’Howard Fast publia en 1990 et dont les éditions Agone donnent aujourd’hui une traduction, est un document intéressant à plusieurs tires. C’est un récit de sa jeunesse déshéritée et de ses efforts autodidactes pour devenir écrivain ; c’est un témoignage de première main sur la répression anti-communiste aux Etats-Unis dans l’après-guerre ; et c’est un exposé, par petites touches, des positions idéologiques de l’auteur.

Fast choisit de commencer son récit au moment où il entre au Bureau américain des informations de guerre, en 1942, pour produire l’émission radiophonique Voice of America. Fast s’en souvient comme d’un âge d’or : « 48 ans plus tard, mes yeux s’emplissent de larmes en prononçant cette phrase merveilleuse : « ici la voix de l’Amérique » ; ici la voix de l’espoir et de la rédemption de l’humanité, la voix de mon beau pays, qui vaincra le fascisme et changera le monde. »

C’est encore le temps de l’union sacrée contre le nazisme, le temps où un groupe de gospel comme le Golden Gate Quartet enregistre une chanson à la gloire de Staline (Stalin wasn’t stallin’), où l’armée américaine confie à un communiste notoire comme Dashiell Hammett la rédaction d’un journal à destination des troupes… Cela ne durera pas, comme Fast doit se l’avouer rétrospectivement : « Dépourvus de la moindre clairvoyance, nous étions bien incapables d’imaginer les années qui allaient suivre. » Membre du Parti à partir de 1943, Fast subit le sort des communistes américains sous le maccarthysme : surveillé, dénigré, blacklisté, et pour finir, emprisonné.

Son témoignage sur cette période pose la question de savoir si le gouvernement des Etats-Unis, après avoir combattu la nazisme par les armes, n’a pas cédé, en reniant sa propre Constitution, à la tentation totalitaire. Fast n’est pas loin de franchir ce pas : « Entre 1945 et 1952, les pires années de la terreur, des millions de dollars des contribuables furent dépensés à nous filer, à mettre nos téléphones sur écoute, à cacher des micros chez nous (…) Et toutes ces opérations étaient dirigés par un petit Hitler du nom de J. Edgar Hoover, qui vivait aux confins d’une réalité cauchemardesque de son invention. »

A plusieurs reprises, pour souligner la disproportion de la répression qui s’abat sur eux, Fast insiste sur le caractère démocratique des communistes américains, qui vont jusqu’à faire campagne pour la réélection de Franklin D. Roosevelt, dont Truman, qui cautionnera la chasse anti-communiste, est le colistier !  : « Voici donc la menace rouge dont on nous a tant rebattu les oreilles pendant deux générations, voici donc le fameux ennemi de tout ce qu’il y a de bon et d’honnête dans notre société ? Hélas oui. Mais non, ce sont des marionnettes. Ce ne sont pas les vrais communistes. Hélas, si ; ce sont les vrais. »

En cherchant à rendre plus honteuse encore la répression des communistes américains, Fast leur ôte toute radicalité : « Jamais, au grand jamais, lors d’une réunion du Parti communiste, je n’ai entendu parler d’un projet de renversement du gouvernement par la force et la violence. Et en admettant que le sujet ait été abordé, il aurait été considéré comme absurde et immédiatement écarté. » Fast a bien évidemment raison du point de vue du rapport de forces aux Etats-Unis, mais il ne paraît même pas penser que la chose pût être souhaitable ; il semble tout à fait se contenter de ce que « la plupart du temps, les gens considéraient comme une évidence que des milliers de personnes respectables appelées communistes soient en vérité de simples libéraux qui penchaient un peu trop à gauche. »

Fast est décidément un démocrate américain, attaché à la liberté par dessus tout, et ses convictions, fidèles à l’idéologie du front populaire, ne se sont jamais haussées au-delà du pacifisme, de l’antiracisme, et de l’alliance des progressistes pour une politique réformiste en faveur des pauvres et des réprouvés (envers lesquels sa compassion n’était pas feinte : il faut lire son émouvante page sur les condamnés à mort qu’il entend prier le soir, pendant son incarcération). Sa vision du Parti a toujours été romantique, son adhésion fondée sur des relations personnelles plutôt que sur la théorie. « En ce qui concerne Das Kapital, j’eus beau me forcer, je fus incapable d’en lire plus de deux cents pages », avoue-t-il, citant plus volontiers l’influence de John Reed, George Bernard Shaw et Jack London.

Il n’y a bien évidemment rien de ridicule là-dedans. Mais cette disposition n’a pas été sans conséquence sur son oeuvre, marquée esthétiquement par son adhésion tout aussi forte à la conception culturelle du Front populaire en vigueur à l’époque où l’auteur de Spartacus commença à écrire. « L’orientation culturelle du Front populaire se distinguait de celle de la ligne littéraire prolétarienne qui avait prévalu jusqu’en 1935, durant la « Troisième Période » du communisme », rappelait l’universitaire Alan M. Wald, dans un article de 1983 consacré à « l’héritage » d’Howard Fast. « Il s’agissait de célébrer « les petites gens » plutôt que les ouvriers, et de brandir le drapeau du patriotisme idéalisé plutôt que celui du socialisme internationaliste. Techniquement, le Front Populaire rompit les liens traditionnels avec l’avant-garde. Ce que nous appelons aujourd’hui le Modernisme (celui de James Joyce ou de T.S. Eliot) fut taxé d’être contre le peuple ou même proto-fasciste, et on le remplaça par Hollywood et Broadway. »

Par sa volonté de simplifier les questions politiques dans le but d’atteindre un large public, Fast est demeuré, selon Wald, un écrivain « naturaliste » qui, en dépit des ses intentions objectives, s’est contenté d’une représentation superficielle des rapports sociaux, par opposition aux écrivains véritablement « réalistes » capables de révéler toute la complexe dynamique des interactions humaines avec les institutions dans une société de classes.

Heureusement, dans ce récit d’une vie mouvementée, Fast montre aussi les qualités de plume qui ont fait son succès et la valeur de ses premiers ouvrages : du souffle, le sens de l’anecdote, un savoir-faire inné pour la construction des scènes, pour la dramaturgie (il n’est pas étonnant que ses oeuvres aient été souvent adaptées à l’écran.)

Le récit de Fast prend fin avec son départ du Parti communiste, au moment de la révélation des crimes de Staline. L’idéalisme de Fast n’y survécut pas ; il est vrai que le centralisme autoritaire d’une direction « souvent pitoyable et bornée » l’avait déjà bien entamé… Lorsqu’il apprend qu’un dirigeant du parti s’est rendu coupable de chantage pour obtenir les faveurs d’une camarade, Fast est furieux, et dégoûté par l’indulgence blasée que cela suscite chez les communistes. « J’étais naïf », reconnaît-il, avant de montrer que l’on peut cesser de l’être sans devenir cynique pour autant : « Les accusations du gouvernement selon lesquelles nous étions les vassaux de l’Union soviétique et fomentions le renversement du gouvernement étaient sans fondement ; mais il y avait d’autres choses que les J. Edgar Hoover et les Joseph McCarthy ne pouvaient ni comprendre ni même imaginer, parce qu’ils étaient contaminés par la même pourriture. En résumé, il s’agissait de la pourriture des gens de pouvoir. » C’est Fast qui souligne.

 

Sébastien Banse

 

Howard Fast, Mémoires d’un rouge
Traduit de l'américain par Emilie Chaix
Editions Agone, 600 pages, 13€

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