Emmanuel Hocquard, anguille sous roche


Emmanuel Hocquard cite beaucoup Ludwig Wittgenstein, l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, qui nous dit que « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ; et, comme Kafka, les métaphores sont l’une des choses qui le font désespérer de la littérature. Emmanuel Hocquard est poète. Il écrit comme un peintre qui, suivant la définition de Maurice Denis, doit « se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »

Il a un petit côté écrivain public, aussi, comme celui qu’il rencontrait, enfant, sur la place du Grand Sokko (le grand marché) à Tanger. Il raconte qu’il a appris à lire dans les livres et à écrire à la main. Mais ça lui fut très difficile (dit-il). C’est au contact de la poésie qu’il a réellement appris à lire (réappris). Puis il s’est mis à enseigner à l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux, où il a refusé d’appeler son cours « Atelier d’écriture » pour l’intituler Grammaire, puis Langage & Ecriture, avant d’opter pour P.I.S.E. (Procédure, Image, Son, Ecriture). Une partie de ses cours paraissent aujourd’hui dans le volume Le cours de Pise, aux éditions P.O.L où il avait déjà publié un volume similaire, Ma haie (2001), et quelques-uns de ses propres poèmes, comme Théorie des Tables (1992), L’invention du verre (2003), ainsi que quelques-unes de ses traductions, comme par exemple Le musicien de Charles Reznikoff.

Il a traduit encore Michael Palmer (Série Baudelaire, aux Cahiers de Royaumont). Il évoque souvent ces deux grands poètes américains dans ses cours de Langage & Ecriture. Il aime la littéralité (contre la littérature). Il dit aussi que Denis Roche avait raison de dire que la poésie est inadmissible, mais qu’il avait tort d’ajouter d’ailleurs elle n’existe pas. Comme Foucault, Emmanuel Hocquard aime les énoncés. Parfois, c’est même à ses risques et périls, comme le jour où, en gare du Nord, il avait lu une phrase écrite sur un panneau : « LA VOITURE DE QUEUE RESTE EN GARE ». Son ami Joseph Guglielmi était avec lui, et, malicieusement, lui avait fait remarquer que ça ferait un bon titre pour son prochain livre. Emmanuel Hocquard avait protesté en lui répondant que ça ne lui paraissait pas du tout le genre de titre qui lui viendrait à l’esprit mais qu’en revanche ça pourrait bien être un bon titre pour son prochain livre à lui… Ils en discutèrent ainsi comme deux Bouvard & Pécuchet (Mercier et Camier). Le train partit. Pas eux : ils s’étaient installés dans la dernière voiture. Ils avaient considéré un énoncé en lieu et place d’une information. Mais c’est justement ça, un énoncé : c’est immobile et ça ne conduit nulle part (dit Emmanuel Hocquard).

Avec ses étudiants, il a beaucoup travaillé sur les notions d’idiotie, de connexion, de déconnexion. Il leur résumait les choses en leur citant Kipling : « Les oranges sont les oranges ; les écriteaux sont les écriteaux. Jamais ils ne se rencontreront. » Ses étudiants étaient très courtois (l’écoutaient avec tous les signes extérieurs du plus vif intérêt). Avec son ami Doudouche, tous les jeudis matin, ils allaient faire une longue promenade de l’autre côté de la Vieille Montagne, en suivant un chemin escarpé qui longeait le détroit de Gibraltar jusqu’aux Grottes d’Hercule. Après deux heures de marche, ils avaient l’habitude de faire halte dans une petite anfractuosité rocheuse où, à peine assis, ils étaient cernés par des scorpions silencieux, surgis comme des Indiens de sous les pierres ; mais ils avaient un bocal (pour les scorpions)… Gilles Deleuze, omniprésent dans Le cours de Pise, dit qu’il faut atteindre un point secret où la même chose est anecdote de la vie et aphorisme de la pensée.

Il y a scorpion sous pierre

 

Didier Pinaud

 

Emmanuel Hocquard, Le cours de Pise
P.O.L., 624 pages, 23,9 €

 

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