Samuel Beckett, dernières années


Si l’on demande à un membre de l’Académie de Stockholm de nommer les deux prix Nobel de littérature qui, depuis un siècle, se sont montrés les plus compliqués et ombrageux, ils répondront sans doute qu’il s’agit du lauréat 1969 – Samuel Beckett – et du lauréat 2016 – Bob Dylan.

Aucun des deux n’a refusé le prix (comme l’avait fait, de façon spectaculaire et quelque peu ridicule, Jean-Paul Sartre). Mais Dylan a mis plusieurs semaines avant de prendre contact avec les Suédois pour donner son accord, et n’a pas participé à la cérémonie de remise. Il s’est contenté d’une furtive et très brève apparition, sans discours, à l’occasion d’un concert à Stockholm, quelques mois plus tard : un quart d’heure montre en main, sans photographe, en veste et capuche de cuir noir, autour d’un verre de champagne. Et s’il a bien rédigé une « leçon Nobel », c’est un an après, et son texte enregistré a été envoyé sur cassette aux jurés.

Quant à Beckett, il s’est montré, de façon différente, aussi fidèle à sa réputation de grand mutique. «  Malgré tout, ils t’ont donné le prix Nobel », lui télégraphie Jérome Lindon le 23 octobre 1969. Beckett répond immédiatement : il ne refuse pas le prix, mais écrit « Je regrette extrêmement de ne pouvoir être des vôtres le dix décembre et ose espérer que son altesse royale ne m’en tiendra pas rigueur outre-mesure. » Il ne donne pas plus ample explication, et c’est Jérôme Lindon qui le représentera à Stockholm. Contrairement à Dylan, il n’écrira pas de « Discours Nobel », – même un an après, – ni ne rencontrera le comité.

Mais ce prix le fera souffrir, et donne lieu à des passages hilarants de sa correspondance, dont la publication par Gallimard s’achève avec ce quatrième volume. Une semaine après l’attribution, – méfiant des rumeurs selon lesquelles il serait couronné, il s’était réfugié à Nabeul, – Beckett écrit à une amie : « Ici les choses sont franchement horribles et peu de chances d’amélioration. Sors et rentre en cachette et repas dans la chambre. » (1/11/1969) Cinq jours plus tard, à Jérôme Lindon : «  J’ai mal agi, eu tort de croire notre démarche suffisante, il fallait refuser carrément à l’avance. Malgré ton télégramme la TV suédoise est venue et au bout de 48 heures d’escalier de service et de claustration j’ai dû leur accorder la même photo qu’aux autres,-, – mais en couleurs. » Le lendemain : « Affreuse réception hier chez le gouverneur, acceptée parce que difficile de ne pas et avec l’assurance que pas de journalistes, de photos etc. Résultat , ministres, maires, bonne femmes abominables , flashes, caméras, journalistes (que j’ai réussi à faire partir) et un micro clandestin repéré à temps. » Beckett est incurablement drôle.

Mais si les vingt dernières années de sa vie sont celles de la reconnaissance universelle, elles sont aussi celles d’un éloignement pathologique (« J’ai peu de contacts avec Paris et avec les écrivains. Ca a toujours été un lieu de rivalités entre cliques. Et quand on n’est pas dans la course, il n’y a pas là grand intérêt. Je trouve que les peintres sont de meilleure compagnie ») et, plus tard, d’une pathétique déchéance physique qui fait ressembler l’existence de l’écrivain à celle de ses personnages.

Beckett travaille, énormément, mais il a conscience d’une espèce d’épuisement. Il se cantonne à des textes brefs, souvent pour la radio, et s’emploie à traduire en français ses premiers romans écrits en anglais (Watt). Au fil des ans, vaincu par la fatigue, il participe de plus loin à la mise en scène de ses pièces, même s’il est toujours prêt à conseiller, et à donner franchement son avis. On le sent cependant gagné par un détachement qui ressemble à une dépression chronique. Il autorise à contrecoeur la publication de textes autrefois reniés (Mercier et Camier), comme si, maintenant, l’oeuvre était achevée, et que rien ne pouvait l’entacher.

Au seuil des années 80, il bénéficie pourtant d’un regain de créativité, et donne deux textes essentiels, Compagnie (1980) et Mal vu Mal dit (1981), qui sont comme un sublime codicille à son oeuvre. Il s’agit sans doute de ses textes non-dramatiques les plus intimes et les plus aboutis, confessions anonymes d’une voix qui aspire au silence définitif.

Et puis viennent les dernières années, où ses lettres deviennent une litanie de souffrances, de moins en moins masquées par la pudeur : « Pardon de n’avoir pas appelé. Lever ma tête flétrie de mes mains flétries, c’est aujourd’hui presque au-delà de mes forces. » (3/9/1985) A une ami londonienne : « Je ne me laisse pas dépérir ni ne cherche à desserrer les liens qui me sont chers. Je suis tout simplement vieux & fatigué. Vois le chant du fossoyeur. » (7/11/1985) « Je suis aussi sous oxygène, mais pas à plein temps. Je suis aussi tombé. Dans un parc. Egratignures & bleus. Déjà guéri. Détérioration nette cette dernière année. »  (3/9/1987)

En 1988 , après une nouvelle chute, il est transporté dans une maison de santé. Novembre 1988 : « Toujours dans cette *retraite* de croulants à la recherche de mes jambes d’autrefois. Amélioration lente & espoir de remonter bientôt au 38 déserté depuis ma chute dans la cuisine il y a plus de trois mois. » « Toujours confiné avec les croulants. Lente amélioration mais loin encore d’être en état de rentrer. (…) Que ne donnerais-je pas pour refaire une balade là-bas dans ce parc ? » « Toujours dans cette maison qui n’est pas la maison à réapprendre l’art oublié de la déambulation semi-verticale. (…) Les vieilles jambes ne sont qu’une partie du problème, l’ennui principal est cérébral, matière grise privée de sang (…) En un mot devenu gaga. » (décembre 1988). « Pardon pour cette carte vide, vide comme moi. Toujours ici avec les croulants, pas mieux, pas pire, pas de fin en vue. Que peut demander de plus un croulant ? » (février 1989)

En juillet 1989, son épouse Suzanne meurt. « La fin a été douce. La toute fin. Avant le premier repos enfin. » « Je crains d’être irréparable, de corps & d’esprit, & de l’être toujours davantage au fil des spectres. » (août 1989) Le 16 octobre, il écrit : « Les mots m’abandonnent, alors simplement toute mon affection. » Devenu le témoin impitoyablement lucide de sa propre « fin de partie », Samuel Beckett meurt le 22 décembre 1989. Sa correspondance monumentale est, à l’égal de celles de Céline et de Proust, un monument de la littérature.

 

Christophe Mercier

 

Samuel Beckett, Lettres IV : 1966-1989
Gallimard, 950 pages, 58 €

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