Reprise de « Reprise »


La période de commémoration de Mai-68 va doucement s’éteindre comme l’a fait le mouvement de l’époque : simplement en tournant la page de l’actualité, et aucunement dans le cadre des luttes elles-mêmes. Car après mai, il y eu juin. Non pas la défaite dans la répression mais le retour à la normale. Et pour toutes celles et ceux dont la vie fit alors une sérieuse embardée, ce retour avait un goût bien plus amer. C’était manifestement le cas d’une jeune ouvrière dont la colère fut captée par la caméra de deux étudiants de l’IDHEC venus filmer la reprise du travail à l’usine Wonder de Saint-Ouen, dans la journée du 10 juin 1968.

Après trois semaines de grèves inédites dans cette entreprise, avec notamment une occupation de l’usine, ces étudiants veulent faire quelques prises destinées à un documentaire sur l’OCI, l’organisation trotskiste, qui est représentée dans la grève à Wonder par une de ses militantes. Les autres bobines du projet vont disparaître dans un mystérieux escamotage. Il n’en restera que cette scène montée en court métrage et qui connut à l’époque une large diffusion – plutôt militante – sous le titre La reprise du travail aux usines Wonder. Cette diffusion, loin d’être anecdotique s’est aussi accompagnée d’une reconnaissance par la profession et la critique, ce qui en fit au final un objet familier dans la mémoire du cinéma documentaire.

Dans l’usine Wonder de Saint-Ouen, l’exploitation d’un prolétariat majoritairement féminin et sans qualification y était redoublée d’un paternalisme pesant, dont une part était aussi exercé malheureusement par des collègues ouvriers auréolés d’un statut professionnel plus enviable. Ces conditions de travail expliquent bien sûr la véhémence de la jeune ouvrière dont on comprend par ailleurs qu’elle est affectée à l’un des ateliers les plus crasseux et confrontée à l’encadrement le plus tyrannique. Mais la puissance de la séquence saisie par les apprentis cinéastes provient aussi de l’attitude des délégués faisant cercle autour d’elle et tentant manifestement de justifier cette reprise autant auprès de la jeune femme que de la caméra qui leur semble un témoin gênant. Un très jeune homme essaye par ailleurs de leur tenir tête en appuyant les propos de l’ouvrière sur un ton qui se veut plus apaisé.

Bien des années plus tard, Hervé Le Roux découvre un photogramme du court documentaire dans une revue de cinéma, accompagné d’un commentaire qui le marque. Il visionne le film quelque temps plus tard à la Cinémathèque. Il est alors fasciné par l’image de cette femme criant son dégoût de la « taule », comme elle l’appelle, et se braquant devant les injonctions de ceux qui l’entourent pour la faire rentrer docilement dans le rang. Le Roux, après avoir réalisé un premier long métrage de fiction en 1993 (Grand Bonheur), a alors l’occasion de concrétiser son vieux projet de retrouver l’ensemble des protagonistes de la scène, à commencer par la principale d’entre eux. Il fera bien sûr de son enquête un documentaire, tourné pendant l’été 1995 et projeté au cinéma Saint-André-des-Arts du Quartier latin en mars 1997 après avoir reçu le grand prix de sa catégorie au festival de Belfort de 1996. Ce film intitulé lui-même Reprise est projeté à nouveau en salle pendant une semaine depuis le 30 mai dans une optique doublement commémorative, puisque cette sortie dans une version restaurée, en plus d’accompagner le cinquantenaire de Mai-68, permet de rappeler que son réalisateur est décédé il y a presque un an.

L’enquête de Le Roux va consister à identifier chacun des intervenants du drame audonien afin de recueillir des témoignages qui compléteraient la scène, non pas pour en dévoiler les ressorts propres mais plutôt ceux des décennies qui se sont écoulés entre cette reprise du travail et le milieu des années 1990. D’ailleurs, les témoignages recueillis sont aussi bien ceux de ses informateurs successifs qui lui permettent d’avancer sur la piste de sa mystérieuse inconnue ou de reconstituer l’ambiance qui prévaut autour de cette reprise. Ces informateurs peuvent être hors champ ou même totalement étrangers à la scène originale. Une certaine bienveillance qui transparaît à l’écran permet à Le Roux d’obtenir aussi de ses interlocuteurs des propos fortement teintés de parti pris en défense de l’usine et qui ne peuvent être attribués au seul effet de la nostalgie. Ils sont par ailleurs restitués sans commentaires explicites, mais avec tout de même en contre-point régulièrement intercalé, les extraits de la scène aux portes de l’usine Wonder. Ainsi, de multiples positions impliquées dans l’événement relaté sont convoquées sans chercher à reconstituer une vérité définitive – ou du moins la version la plus probable – concernant ses circonstances. Agissant ainsi plus en révélateur – au sens photographique du terme – qu’en détective, Le Roux montre de fait, peut-être à son insu, ce qui fait la cohérence délétère du monde du travail avant même que s’y dessinent des lignes de partage – et donc le bon coté de la barrière.

Face à ce monde, il faut alors redonner aux propos et à l’attitude de la jeune ouvrière toute leur dimension politique, et surtout ne pas les rabattre sur une expression de subjectivité portée à bout. L’insubordination de la jeune femme comme premier pas vers le refus du travail, n’est pas le pôle sauvage de la lutte, il en est la manifestation rationnelle au plus haut degré de conscience.

Eric Arrivé

 

Reprise, film documentaire de Hervé Le Roux
192 minutes, 1997

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