L’Eveil de Clément Hervieu-Léger


Ancien assistant de Patrice Chéreau, Clément Hervieu-Léger avec sa mise en scène de L’Éveil du printemps de Franz Wedekind a résolument mis ses pas dans ceux de son ancien maître pour lequel il nourrit admiration et passion intellectuelle. À telle enseigne qu’il n’a pas hésité à faire appel à de fidèles collaborateurs de ce dernier, à commencer par celui qui fut son scénographe attitré, Richard Peduzzi, dont c’est la première apparition à la Comédie-Française, mais aussi le créateur lumière Bertrand Couderc et la costumière Caroline de Vivaise. Ainsi épaulé restait à Clément Hervieu-Léger à retrouver l’esprit de Chéreau dans son propre travail. Ce qui est à peu près chose faite. Entre pénombre et lumière sa mise en scène jette sur le plateau plus d’une vingtaine de comédiens chargés d’interpréter les 40 rôles de la pièce de Wedekind, dans de savants et très amples mouvements que ne renierait pas l’opéra (c’est sur des mises en scène d’opéra que Clément Hervieu-Léger a collaboré avec Patrice Chéreau), discipline artistique qu’il affectionne et pratique.

La pièce de Wedekind mérite sans aucun doute un tel déploiement théâtral. Écrite il y a plus d’un siècle, en 1890-91, au fil de la plume, séquence après séquence (« J’ai commencé à écrire sans aucun plan, avec l’intention d’écrire ce qui m’amusait. Le plan s’établit et combina des expériences personnelles et celles de mes camarades d’école », avouait-il), elle parvient à faire vivre dans toutes ses dimensions, intimes, familiales, sociales un groupe d’adolescents, tous travaillés par le désir et la sexualité. Wedekind qui avait déjà abordé cette thématique dans Les Jeunes gens, écrit à peu près à la même époque, n’élude rien dans sa pièce. Freud, qui en avait eu connaissance, ne manqua pas de marquer son intérêt pour les « cas » présentés dans cette « tragédie enfantine ». Et c’est Jacques Lacan qui, en France, préfacera la première édition du texte traduit par François Regnault, en son temps également un grand collaborateur de Patrice Chéreau… C’est ce texte qui est joué ici dans son intégralité ; on déroge ainsi quand même à la « méthode » Chéreau lequel n’hésitait pas à adapter ou à couper les textes sur lesquels il travaillait, comme il est clairement notifié dans le premier volume de son Journal de travail qui vient de paraître à Actes Sud-Papiers.

Wedekind aborde sans tabou tous les thèmes liés à la sexualité, qu’il s’agisse de la masturbation, du sado-masochisme, des relations homosexuelles… Un de ses personnages principaux se suicide et il est bel et bien question d’avortement… Autant dire que dans l’Empire allemand de l’époque, tout cela ne passa pas inaperçu et qu’entre effets de censure et autres problèmes il fallut attendre quinze ans avant que la pièce ne soit créée en 1906 pour connaître un immense succès. Curieusement c’est en 1906 que parut le roman de Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless… Plus d’un siècle plus tard la pièce de Wedekind n’a rien perdu de sa force et si certains de ses propos peuvent désormais faire sourire, la société ayant dans son apparence quand même évolué, le fond du problème demeure, sous d’autres formes. Dans le décor évolutif et oppressant de Richard Peduzzi (boîtes aux multiples configurations) qui enserre et étouffe les personnages et contre lequel les bouillonnants flux de vie des personnages viennent se heurter, se déroule donc la tragédie enfantine qui dans sa liberté ne manque ni de traits d’humour (« en travaillant, je me suis mis en tête de ne perdre l’humour dans aucune scène, si grave fût-elle ») ni de grâce.

Cette grâce qui est celle des acteurs chargés d’interpréter ces rôles d’adolescents ; si on a du mal au début à envisager ces comédiens adultes en très jeunes gens, le malaise finit par se dissiper sous l’impulsion du trio majeur autour duquel se noue la tragédie, soit Christophe Montenez, étonnant dans le rôle (l’élève Moritz) de celui qui, dépassé par les événements, finira par se suicider, et même s’il a tendance à en faire un peu trop dans la grâce adolescente, alors que Sébastien Poudéroux (Melchior) assure avec une belle justesse sa lourde partition, et que Georgia Scalliet impose avec ferveur la juvénilité de son personnage (Wendla). Un trio majeur donc bien « encadré » par leurs aînés, (les parents dans la pièce, tous remarquables).

Clément Hervieu-Léger et son équipe rendent parfaitement justice à la pièce de Wedekind même si la dimension concernant le cirque et la clownerie annoncée dans la note d’intention du metteur en scène n’est guère présente.

 

Jean-Pierre Han  

 

L'Éveil du printemps, de Frank Wedekind
Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Comédie-Française, jusqu'au 8 juillet à 20h30.

Texte de la pièce dans la traduction de François Regnault,
in Théâtre complet, tome 1, de Frank Wedekind. 
Éditions théâtrales, 1995.

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