Gay Talese. Le père du ‘Nouveau Journalisme’


Dans les années 1950, Gay Talese est un jeune reporter pour le célèbre quotidien The New York Times, mais il ne s’y épanouit pas. Les affaires politiques l’ennuient. « J’avais pour mission de couvrir les travaux de l’Assemblée de l’Etat de New York et d’être là pour écouter les mensonges et les vaines déclarations des hommes politiques, afin d’en tirer des ‘actualités’. Ce que j’étais bien incapable de faire ». Talese préfère tout ce qui est invisible ou caché, les coulisses, l’envers du décor, les perdants : il propose des articles sur les chats errants de New York, le basketteur condamné au banc de touche, une ancienne vedette du cinéma muet tombée dans l’anonymat. Pour lui, un journal ne doit pas se contenter de rendre compte des dernières nouvelles, il doit servir de révélateur, dévoiler des personnages, « promener ses lecteurs à travers leurs merveilleux semblables », comme le dirait Kessel.  Tous les moyens littéraires sont bons pour y parvenir.

Puisque de telles ambitions exigent des formats et une périodicité que le NY Times ne peut lui accorder, Talese délaisse volontairement les colonnes du prestigieux quotidien pour celles de son supplément hebdomadaire. Puis c’est le magazine Esquire qui l’accueille. En 1962, il y donne un portrait de l’ancien boxeur Joe Louis. Le reportage commence in media res, par le récit d’une rencontre, dans un aéroport, entre l’ancien champion du monde des poids lourds et sa femme. L’exposition, la construction des scènes, le montage littéraire de l’article défient les conventions du journalisme de l’époque, et il faudrait peu d’efforts pour donner à l’ensemble l’aspect d’une nouvelle. Pour beaucoup de ses confrères, cette utilisation par un reporter des techniques de fiction est une révélation et une source d’inspiration.

« Personne ne pensait à l’époque qu’un reportage pût avoir une dimension esthétique », se souviendra Tom Wolfe, dix ans plus tard, en 1972, dans un article du magazine New York, où il conceptualise l’apparition de cette nouvelle forme de journalisme, qui serait une littérature de « non-fiction ». Il accorde à Gay Talese la paternité de ce mouvement, qu’il baptise New Journalism. Sous ce titre Wolfe fait paraître, l’année suivante, une anthologie d’articles publiés dans quelques-uns des meilleurs magazines américains des années 60 : Esquire, Harper’s, Atlantic Monthly, Rolling Stone. On y trouve des papiers de Truman Capote, Norman Mailer, Terry Southern…

Les Lettres Françaises

Gay Talese, Sinatra a un rhume

En réduisant la distance entre journalisme et littérature jusqu’à les confondre, cette école a préparé toute une génération d’écrivains américains. Capote trouve dans un macabre fait divers le sujet de son grand œuvre, De sang froid. Wolfe, dans ses reportages (Radical Chic) comme dans ses romans ultérieurs (le Bûcher des vanités), impose un style à la fois socialement réaliste et intimement sardonique. Hunter Thompson, grand amateur de stupéfiants, développe un sous-genre halluciné (son ami et confrère Bill Cardoso parlera d’un journalisme « gonzo »). Talese lui-même franchit l’étroite frontière entre la presse et l’édition, mais sans jamais recevoir, en France, la même attention que ses illustres confrères. L’erreur est en partie réparée avec le recueil qui vient de paraître, aux éditions du Sous-sol, d’une douzaine de ses articles et portraits, augmentés de deux brefs textes théoriques qui servent d’introduction à sa méthode de travail. Espérons que ce sera le prélude à la traduction de ses autres ouvrages, notamment son autobiographie professionnelle, A writer’s life (2010).

 

Sébastien Banse

 

Gay TALESE, Sinatra a un rhume. Portraits et reportages.
Editions du sous-sol, février 2014, 311 pages, 22 €

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