« L’Avare » de Lagarde, trop prodigue de ses effets


Que Ludovic Lagarde, metteur en scène de belle expérience, reprenne son travail sur L’Avare qu’il avait créé en 2014 avec le même Laurent Poitrenaux, un complice de trente ans, dans le rôle-titre, rien là de bien extraordinaire. Sans doute aura-t-il d’ailleurs eu le temps en quatre années de tournées, d’en approfondir les tenants et les aboutissants, et de tenter de tenir, voire de souligner la ligne de force qu’il s’était fixée, à savoir aller jusqu’au bout de la noirceur du personnage principal, jusqu’au bout de sa maladie – pas du tout imaginaire celle-là – d’avarice. Le résultat sur la scène de l’Odéon est stupéfiant à défaut d’être parfaitement convaincant. Si on suit bien le légitime propos de Ludovic Lagarde, il n’est pas certain que son expression scénique, pour être parlante, soit réellement juste.

Rien à dire sur la lecture de la pièce devenue très contemporaine : lors de la scène inaugurale de la pièce entre la fille d’Harpagon, Élise et Valère, son « amant » (au sens du XVIIe siècle), Ludovic Lagarde les fait surgir d’une baraque en bois, en train de se rhabiller, après avoir fait l’amour. Soit. Deuxième scène entre Harpagon et le valet de son fils Cléante, La Flèche, lequel subit une fouille en règle. Traduction par le metteur en scène : La Flèche finit nu et subit un toucher rectal en bonne et due forme. Ces deux exemples pour illustrer la manière du metteur en scène de s’appuyer sur le texte de Molière et de le tirer jusqu’à son extrême limite, confinant à l’absurde. Pas sûr que cela éclaire mieux, en quoi que ce soit, le propos de la pièce.

Les comédiens, bien sûr, s’engouffrent hardiment dans cette direction. Ils en font des tonnes, à commencer par Laurent Poitrenaux, l’excellent comédien que l’on connaît et apprécie pour sa finesse et sa subtilité de jeu (souvent chez Ludovic Lagarde justement). Ici il pousse le personnage d’Harpagon dans ses derniers retranchements. Fusil à la main il éructe, glapit…, oubliant parfois au passage de faire entendre le texte. Du plus pur Louis de Funès auquel on ne peut manquer de songer !

Ses jeunes camarades de plateau suivent le mouvement comme ils le peuvent, cahin caha, dans des caricatures de personnages, comme Alexandre Pallu dans le rôle de Valère ou Louise Dupuis en Maître Jacques (ce n’est pas le changement de sexe du personnage qui nous trouble). Marion Barché et Tom Politano (Mariane et Cléante, les enfants d’Harpagon) sont plus dans le registre de la comédie traditionnelle. Christèle Tual dans le rôle d’une « femme d’intrigue » comme il est indiqué par l’auteur, s’élève quant à elle au niveau de jeu de Laurent Poitrenaux. Elle est simplement stupéfiante dans son numéro – qui malheureusement reste un numéro, applaudi d’ailleurs à sa sortie de scène comme dans nos bons théâtres de boulevard… Et c’est bien là où le bât blesse. L’Avare version Ludovic Lagarde reste une succession de scènes plus ou moins réussies, mais pas forcément bien reliés les unes aux autres.

Le spectacle souffre de cette « dispersion » que la scénographie imaginée par Antoine Vasseur – un entrepôt emplie de caisses et avec télésurveillance – ne parvient pas à unifier. Surgit le pénible sentiment que vouloir sur-signifier les choses ainsi, c’est peut-être ne guère faire confiance au texte de l’auteur, où tout est très largement dit. Quant à la folie, c’en est assurément une que celle d’Harpagon, elle n’est pas forcément celle que l’imagerie d’Épinal tente de nous faire accroire. Manque vraiment ce qui est de l’ordre de l’inquiétude…

 

L’Avare, de Molière. Mise en scène de Ludovic Lagarde. 
Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 30 juin à 20 heures.

 

Jean-Pierre Han


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