Mandelstam : épuiser le poids du temps


«  Non, je n’ai jamais été le contemporain de personne », protestait Ossip Mandelstam… Oui, Ossip Mandelstam fut bien un acméiste de la première heure, cette avant-garde russe qu’il a néanmoins rapidement dépassée, dont la démarche fut opposée à celle du futurisme et en même temps très complémentaire… Comme Khlebnikov, dont les Œuvres 1919-1922 viennent de paraître aux éditions Verdier, Mandelstam est citoyen de l’histoire entière, de tout le système de la langue et de la poésie. Dante, Shakespeare, Khlebnikov, Mandelstam ne furent jamais et ne seront jamais les contemporains de qui que ce soit. Mais, est-ce que le poète qui est grand en se racontant ne raconte pas son temps, comme le dirait aussi Eliot ?

Certes, oui. Mais on pourrait dire aussi que ce que les grands poètes racontent ne nous les rend pas plus familiers mais plus étrangers (de la même façon que le temps qu’ils révèlent n’est jamais celui que leurs contemporains auraient reconnu). C’est toute la différence entre la littérature et la poésie : le littérateur s’adresse toujours à un auditeur concret, à un représentant vivant de l’époque, dit Mandelstam dans son célèbre texte intitulé De l’interlocuteur ; et c’est d’ailleurs pourquoi un littérateur ne saurait se passer d’un piédestal, dit-il. Mais c’est bien différent pour la poésie, où « le poète n’est lié qu’à l’interlocuteur providentiel », dit-il encore. Mandelstam souligne alors que le poète « n’a pas à être au-dessus de son époque, ni meilleur que la société qui l’entoure. Moralement, intellectuellement, le même François Villon est de loin inférieur au niveau moyen de la culture au XVe siècle », affirme-t-il.

« Le monde n’est qu’abusion », résumait justement Villon en un seul octosyllabe. Mandelstam est mort dans un camp de transit pour condamnés aux travaux forcés, près de Vladivostock, en 1938. Il était alors profondément usé et, à ce qu’on dit, fou. Ralph Dutli a écrit la biographie de ce poète, Mandelstam, mon temps, mon fauve, livre que les éditions Le Bruit du temps/La Dogana avaient traduit en 2010, les mêmes éditions qui nous proposent aujourd’hui les Œuvres complètes d’Ossip Mandelstam dans une traduction de Jean-Claude Schneider, une traduction qui est le fruit d’un long travail commencé le jour où Paul Celan lui remit ses propres traductions de celui qu’il appelait son frère Ossip. « Il n’y a pas de différence entre un poème et une poignée de main », disait Celan.

Ralph Dutli dit dans sa biographie que Mandelstam est un mythe, en Russie et dans le monde entier, car partout considéré comme un martyr de la poésie, célèbre pour avoir écrit un poème implacable qui dénonçait Staline, le « corrupteur des âmes ». la femme, Nadejda Mandelstam, écrira un livre monumental, Contre tout espoir, où elle révélera dans le détail « l’étendue de l’isolement de Mandelstam et les persécutions qu’il avait eu à subir, ainsi que son courage et sa témérité dans les années noires de la terreur stalinienne » (dixit le biographe). Mais réduire la vie du poète à un martyre a souvent pour effet de passer à côté de l’œuvre et de sa force poétique, nous disent aujourd’hui les éditeurs de ces Œuvres complètes.

Ossip Mandelstam (1891-1938) fait paraître ses premiers poèmes dans Apollon en 1910. Son premier recueil, la Pierre, paraît en 1913 aux éditions Acmé. Il participe à toutes les manifestations acméistes. Il fait paraître plusieurs livres de prose et de vers dont Tristia (1922), le Bruit du temps (1925), le Timbre égyptien (1928), De la poésie (1928), mais aussi Voyage en Arménie (1933) et Entretien sur Dante (1933). Les deux volumes sous coffret des éditions Le Bruit du temps proposent d’autres poèmes encore, des articles, les Cahiers de Voronej, qui regroupent les textes poétiques écrits en exil à Voronej entre 1935 et 1937.

Mandelstam avait été arrêté en 1933. Il avait développé une conception cyclique de l’histoire, fondée sur le retour des mêmes constellations. Dans Tristia, il affirme : « Tout a déjà été; tout se répétera : / seul nous est doux l’instant de la reconnaissance. » Mandelstam était un poète de l’éternel retour, qui accueille dans ses poèmes un grand nombre de réminiscences littéraires, les « revenants » Homère, Tibulle, Ovide, L’Arioste, Batiouchkov, Pouchkine, Gogol, et surtout Dante… En traduisant la Divine Comédie, Jacqueline Risset gardait à portée de main l’essai Entretien sur Dante, où Mandelstam dit que ça n’est pas plaisanterie de sa part s’il se pose la question de savoir combien de semelles Alighieri a usées, « combien de chaussures en peau de bœuf, combien de sandales, tout le temps qu’a duré son travail poétique, en cheminant sur les sentiers de chèvres de l’Italie ». Il explique que l’enfer et le purgatoire célèbrent la foulée de l’homme, l’échelle et le rythme des pas.

Il dit encore que la Divine Comédie ne se contente pas d’arracher le lecteur au temps, « elle amplifie le temps, comme une œuvre musicale lorsqu’on la joue ». Dante est un antimoderniste, dit-il. Son actualité : « Inépuisable, indénombrable, intarissable. » C’est très exactement ce qui nous arrive aujourd’hui, lecteur, avec les deux gros volumes des Œuvres complètes de Mandelstam, un homme qui se tenait toujours dans « l’autre camp », sachant que le poème va vers l’autre, devient dialogue, est souvent dialogue éperdu…

 

Didier Pinaud

 

Œuvres complètes, d’Ossip Mandelstam
Traduction du russe par Jean-Claude Schneider
Le Bruit du temps/ La Dogana. 1200 pages, 59 €

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