Hommage à Zoo Project


Antoine Page, réalisateur, et Bilal Berreni, alias Zoo Project, se sont connus à la fin des années 2000, alors que ce dernier couvrait les murs du 20e arrondissement parisien de ses fresques éphémères, peuplées de représentations animalières et chimériques, entre figuration et onirisme. De cette époque date leur projet de voyage au long cours à travers l’espace ex-soviétique, qui se concrétisera quelques années plus tard et fera l’objet d’un documentaire mi-filmé mi-dessiné, intitulé C’est assez bien d’être fou. Par ailleurs, Bilal décide d’observer au plus près les printemps arabes qui se déploient en 2011, et se retrouve à naviguer entre Tunis et la frontière avec la Libye où se forment des camps de réfugiés, conséquence du chaos engendré par la guerre civile. Il y mènera un travail remarquable (et remarqué), au plus près des laissés-pour-compte de la couverture médiatique obnubilée par les réseaux sociaux numériques. En effet, loin des discours triomphalistes sur la démocratie 2.0 pénétrant les foules, jusque-là amorphes, du monde arabo-musulman, il a permis ainsi de contrer un tant soit peu l’invisibilisation des souffrances et de la décomposition des sociétés, dans la course folle à la mondialisation soi-disant heureuse.

Le documentaire retraçant le périple jusqu’aux confins orientaux de la Sibérie existe depuis 2013 et a pu être vu lors de festivals ou de divers événements culturels. S’il se retrouve aujourd’hui programmé en salles, c’est que cette nouvelle diffusion s’inscrit dans un projet plus large d’hommage à la personnalité et à l’œuvre de Bilal Berreni. En effet, le jeune artiste a été assassiné à Détroit en juillet 2013, alors qu’il était parti aux États-Unis pour y lancer de nouveaux projets, toujours focalisé sur la déliquescence des sociétés contemporaines. En plus de la projection du documentaire, le travail de Zoo Project est ainsi réactualisé par des installations, des expositions et des témoignages sur sa démarche, interpellant une époque qui peut de moins en moins cacher ses ressorts irrationnels et destructeurs et où un petit grain de folie douce est finalement l’expression d’une certaine lucidité.

Dès les premières images, le film expose le rapport particulier instauré entre le réalisateur et le dessinateur. Il ne s’agit pas d’un documentaire sur un artiste (et son œuvre), mais d’un double regard porté sur le monde et restitué en entrelaçant leurs formes d’expression respectives. Le cinéaste filme le dessinateur et le dessinateur croque son compagnon de voyage. Tous les deux tournent ensuite leur attention vers la route qu’ils empruntent et les personnages qui l’animent. Les plans qui sont destinés à restituer le côté monotone de la route elle-même sont d’ailleurs répartis selon les attributs de chacun. Lorsqu’il s’agit de séquences filmées, elles le sont depuis l’intérieur du véhicule en présentant leurs dos, tandis que les séquences dessinées les représentent de face depuis l’extérieur, mais toujours dans le cadre du pare-brise.

Les séquences s’enchaînent alors au gré de l’itinéraire, des rencontres qu’il permet, des désirs de création qu’il suscite. Des paysages sont embrassés, des regards sont croisés, des conversations sont menées, des incidents sont résolus, d’autres invitent au détour ou à l’improvisation. Quelques étapes emblématiques sont l’occasion de rendre compte du talent (et de l’opiniâtreté) de Zoo Project en filmant son travail préparatoire ainsi que les fresques et installations qu’il réalise en chemin. D’autres permettent de saisir quelques facettes de ce vaste espace qui va des Carpates à Vladivostok en passant par la mer d’Aral, où se cultive aujourd’hui la nostalgie d’une puissance en retrait qui n’offre plus les garanties existentielles d’antan. Les témoignages collectés relatent tous notamment, avec beaucoup d’ambivalence, la disparition du travail, vecteur à la fois d’intégration mais aussi de coercition.

On peut rendre grâce au film de nous épargner les poncifs sur la rencontre avec une altérité, un ailleurs forcément porteurs d’illumination et d’enrichissement réciproque. De même, on évite l’écueil de la célébration dans des endroits exotiques d’une créativité qui serait en mesure d’entrer en rapport direct avec le monde, quelles qu’en soient les circonstances, ou du moins seulement sur la base d’une préparation logistique transposable d’un contexte à l’autre.

Malgré un parcours interrompu prématurément, le film illustre un aspect récurent et déjà bien affirmé des préoccupations de Bilal Berreni. Que ce soit en Tunisie, dans l’ex-URSS ou à Détroit, il a fait le choix de se tenir au plus près des contextes où s’exprime de la façon la plus avancée la décomposition en cours des sociétés prises dans la globalisation. Cette décomposition ne résulte pas de la dissolution des caractères locaux, qui ne sont déjà plus que de lointaines chimères, mais bien plutôt d’une dynamique globale. C’est cette réalité que Zoo Project se proposait de mieux nous faire percevoir, ressentir et aussi admettre, afin que quelque chose puisse naître de ce chaos.

 

Eric Arrivé

 

C’est assez bien d’être fou, 
film documentaire par Antoine Pace et Zoo Project
2013, 1h45

 

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter