Gérard Genette, entre théorie et pratique


Gérard Genette est ce grand théoricien du langage (la narratologie) qui est passé à la pratique quand, en mai 2006, il a publié un gros livre intitulé Bardadrac, bientôt suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Epilogue (2014) et aujourd’hui Postscript, dans la collection « Fiction & Cie », aux éditions du Seuil où il est l’auteur du très théorique Fiction et Diction, qui avait paru dans sa propre collection « Poétique », en 1991. Il ne faudrait pourtant pas lui dire qu’il est « devenu écrivain » avec cette série, qui fut d’abord un triptyque, avant de pousser encore un peu… Gérard Genette a toujours dit qu’il récusait la distinction barthésienne entre écrivant et écrivain ; il dit ne pas très bien comprendre ce que cela veut dire, d’autant qu’il a toujours écrit ; et il dit surtout qu’il ne se sent pas plus écrivain avec Bardadrac ou Postscript qu’avec Palimpsestes. La littérature au second degré, qu’il avait publié en 1982, deux ans après la mort du grand Roland Barthes, qui, à la lecture de son tout premier essai critique, au tout début des années 1960, lui avait dit : « Vous voilà dans le grand bain » (un peu comme le même Barthes avait dit au jeune Jean Louis Schefer, à la même époque : « C’est irréversible, vous ne pourrez plus vous arrêter »).

Jusqu’à aujourd’hui, avec Postscript, Gérard Genette n’avait encore jamais cité l’aphorisme de Kurt Lewin : « Rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie », qui lui fait penser à Engels citant un proverbe anglais : « La preuve du pudding, c’est qu’on le mange ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que Gérard Genette a beaucoup d’humour, ou plutôt beaucoup d’esprit, car il sait bien à quel point « trop d’humour tue l’humour »… En vérité, son genre, ce serait plutôt l’allusion, c’est-à-dire la pratique du langage indirect. Mais le mot « genre » est ici impropre : il faudrait plutôt dire « figure », pour reprendre une autre série de livres – théoriques – qu’il publie depuis quarante ans aux mêmes éditions du Seuil, dans la collection « Poétique », depuis Figures III, en 1972, car les deux premiers volumes avaient paru dans la collection « Tel Quel » de Philippe Sollers, en 1966 et 1969.

Dans Postscript, justement, il rend hommage à Philippe Sollers qui lui avait permis de publier un recueil d’essais intitulé Figures, « sans demander à son auteur, selon l’usage éditorial, d’y ajouter une introduction et / ou une conclusion propres à en établir, ou au moins en proclamer, comme on fait toujours, l’unité profonde. » Gérard Genette raconte ici que cette insouciance ne fut pas approuvée par quelques-uns de ses amis, mais, à y repenser aujourd’hui, il n’en est pas mécontent : ce fut même une chance, voire ce qu’on appelait autrefois une Providence, dit-il. En effet, on a rapporté à Gérard Genette que le lectorat des livres qu’il écrit d’une main et de ceux que, de l’autre, il contribue à faire publier (dans la collection « Poétique » des éditions du Seuil) est qualifié de « grand public cultivé ». Gérard Genette admire « ce nouvel oxymore doublement flatteur », dit-il, surtout dans notre République devenue « furieusement twittocratique », où par exemple une émission de radio peut être supprimée brutalement pour cause d’élitisme peu républicain…

Dans Bardadrac, Gérard Genette avait mentionné sa devise personnelle : « Moderato ma non troppo », dont l’équivalent dans notre belle langue est : « Modéré, mais sans excès ». Dans un précédent volume, il nous avait raconté aussi son passage par le marxisme pur et dur qui l’avait finalement déniaisé sur bien des vésanies « de gauche », qu’il voit encore prospérer chez d’autres qui n’ont pas bénéficié de ce vaccin de cheval. Dans Postscript, il dit que le « socialisme » est de plus en plus à la gauche française ce qu’est à un amputé son membre fantôme : « il l’a perdu depuis longtemps, mais il lui fait toujours mal. » De toute façon, Gérard Genette ne croit pas trop au mot « progrès », sachant que se déclarer « favorable au progrès » est un simple pléonasme (« comme dire qu’on aime ce qu’on trouve bon »), et s’y déclarer « opposé » un oxymore (« comme dire que l’on n’aime pas ce que l’on trouve bon »).

Gérard Genette se targue (sans doute un peu trop souvent, reconnaît-il volontiers) d’être autodidacte ; il s’est même longtemps demandé pourquoi il se tient si soigneusement à l’écart des institutions proprement universitaires – du moins en France, car les universités étrangères, et particulièrement américaines, l’ont pas mal sollicité ; mais c’est un fait qu’il n’a jamais enseigné au Collège de France, par exemple, et peut-être à cause du professeur Roland Barthes et de son avertissement : « Vous voilà dans le grand bain »… Oui, n’aurait-il pas fallu lui demander ce qu’il entendait par là, au juste ? Sans doute ; « mais j’étais ravi de ne plus toucher aucun fond », dit Gérard Genette…

 

Didier Pinaud

 

Gérard Genette, Postscript
Seuil / Fiction & Cie 288 pages, 14,99 €

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter