B. Traven, l’énigme d’un siècle


C’est peu dire que Frédéric Sonntag, en achevant sa Trilogie fantôme comme il l’intitule joliment, une trilogie consacrée à des personnages improbables, à l’identité floue – des fantômes ? – a eu, en s’attaquant à l’écrivain B. Traven, la main et le flair particulièrement heureux. Après George Kaplan, l’homme qui n’existait pas dans la Mort aux trousses, d’Hitchcock, en 2015, après Benjamin Walter en 2015, voici donc la troisième figure, pas la moins énigmatique, B. Traven.

Traven n’est pas un personnage de fiction, même s’il finit pratiquement par le devenir avec sa trentaine de pseudonymes affichés en ouverture du spectacle. L’homme, dans la vraie vie (mais qu’est-ce que la vraie vie ?) est né en Allemagne, on ne sait pas trop quand, et mort à Mexico en 1969. On l’a pris, parce qu’il l’affirmait à ses interlocuteurs, pour un Anglais, un Allemand, un Américain, un Mexicain ou encore un Néerlandais, mâtiné de Norvégien… soi-disant fils naturel du kaiser Guillaume II ou carrément considéré comme étant Jack London en personne, ou l’acteur anarchiste bavarois Ret Marut, ou encore Arthur Cravan, ou alors son nom ne serait que celui d’un croupe de scénaristes communistes d’Hollywood…

Quant à ses diverses et multiples occupations et professions, il fut, dit-on, tour à tour agent littéraire représentant de B. Traven, agent du FBI, matelot, comédien, journaliste, photographe, explorateur et on ne sait quoi encore. Tout cela aux quatre coins du monde, à Paris, New York, Mexico, Los Angeles, Berlin ou San Cristobal de Las Casas… Ce que l’on sait en revanche de manière certaine, c’est qu’il a passé son temps à brouiller les pistes. D’ailleurs, « le mensonge est la seule véritable défense de l’homme civilisé face à quiconque l’importune », disait-il – ces propos sont rapportés par Frédéric Sonntag, qui cite aussi : « Je n’ai pas envie d’être de ces gens qui se tiennent sous les feux de la rampe (…). Mes œuvres ont de l’importance, moi, je n’en ai pas. »

On ne saurait être plus clair ; on pourrait d’ailleurs aisément fournir d’autres déclarations de ce type. Voilà qui fait le jeu (entendons le terme dans son acception la plus forte) de Frédéric Sonntag, qui, profitant de l’aubaine, s’autorise tout sur fond de conjectures et d’hypothèses… pour notre plus grand bonheur. B. Traven est un spectacle jouissif que l’on apprécie tout particulièrement en ces tristes temps rongés par l’esprit de sérieux des uns et des autres. L’intérêt du travail de Sonntag réside dans le fait qu’il ne suit pas la linéarité d’un seul récit, mais, plus ambitieux, entremêle savamment pas moins de cinq histoires qui couvrent près d’un siècle de la grande histoire, de 1914, début de la Grande Guerre, à 2009, soit pour ainsi dire aujourd’hui.

Le montage qu’il effectue en insérant des déclarations de Rosa Luxemburg, Ayn Rand, le sous-commandant Marcos et – mais oui – Patrick Le Lay, l’ex-PDG de TF1, à pratiquement chaque moment clé (1918, 1847, 1994, 2004) du « roman » est pertinent et fort. Technique du collage avec des citations de B. Traven lui-même et de quelques autres qui permettent de mieux cerner son projet, celui non seulement de tenter d’élucider et dans le même temps d’épaissir le mystère B. Traven, mais aussi de dresser un tableau éminemment politique de notre siècle dans son constant désir de révolution d’une époque à une autre, lesquelles dans son dessin se chevauchent allègrement. C’est peut-être toute la vie de B. Traven, du jeune anarchiste qu’il fut en Allemagne à l’adulte découvrant et défendant la cause des Indiens au Mexique, qui est justement placée sous le signe de la lutte sociale et de la révolution. Et de cela Frédéric Sonntag rend admirablement compte dans son spectacle, non pas dans l’anecdote, mais dans le montage de l’ensemble.

Avant même d’ouvrir les pages de son roman, car roman il y a, Frédéric Sonntag met en exergue pas moins de neuf citations, de John Huston, le cinéaste qui réalisa le Trésor de la Sierra Madre, de B. Traven, Léon Trotsky, Robert Desnos, Arthur Cravan, Guy Debord, Jean-Luc Godard, Coca-Cola, Pat Boone et son Speedy Gonzales et enfin le sous-commandant Marcos… Parrainage bien parlant avant que les histoires d’Arthur (Cravan) et de Léon (Trotsky), de Dalton (Trumbo), de Glenda, une journaliste américaine inventée de toutes pièces comme Olivier, un jeune garçon qui entend rejoindre le Chiapas et se retrouve en chemin dans un squat que fréquente assidûment la jeune Alex. On aura compris à cette simple énumération comment Frédéric Sonntag entremêle savamment la réalité et la fiction, passant à la vitesse de l’éclair de l’une à l’autre. Car cela va très vite, changements de décor (la scénographie est signée Marc Lainé) effectués avec ingéniosité sur le même rythme : tout est parfait.

L’utilisation de la vidéo (Thomas Rathier) est juste, la partition musicale (Paul Levis) exécutée sur scène et les comédiens (ils sont dix pour interpréter une multitude de personnages) à la hauteur de l’enjeu. Un vrai travail d’équipe en somme qui fait la nique aux vrais-faux pseudo-collectifs émergents. Populaire au vrai sens du terme, on songe à Tintin voire à l’Homme de Rio de Philippe de Broca, et savant tout à la fois (vrai travail sur le sujet B. Traven et quelques autres, remarquablement documenté), le mélange s’avère payant même si la fin – celle de nos rêveries et de nos illusions ? – laisse un goût doucement amer, alors que les cendres de B. Traven sont dispersées selon ses vœux au-dessus du Chiapas…

 

Jean-Pierre Han

B.Traven, de Frédéric Sonntag. 
Mise en scène de l’auteur. 
Nouveau Théâtre de Montreuil, puis tournée 


B.Traven, par Frédéric Sonntag. 
Éditions théâtrales, 140 pages, 17 €

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