L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy


La correspondance d’Yves Bonnefoy : on y trouve encore et toujours son idée de l’arrière-pays, qui est au fond sa grande idée, lui qui a tout fait pour en finir avec la suprématie des idées, en particulier contre Platon et son dualisme du monde intelligible et du monde sensible, qui, une fois christianisé, institue ce même dualisme entre Éden et péché originel. Anti-Platon est d’ailleurs le titre d’un de ses tout premiers poèmes (si ce n’est le tout premier, en 1947).

Yves Bonnefoy a tout de suite opté pour Plotin contre Platon, pour Plotin et son expérience de l’Un : « J’ai en esprit une phrase de Plotin – à propos de l’Un, me semble-t-il –, mais je ne sais plus où ni si je cite correctement : Personne n’y marcherait comme sur terre étrangère. » C’est sur ces mots qu’on ouvre ce merveilleux livre, l’Arrière-Pays, que Bonnefoy a publié en 1972 aux éditions Albert Skira, qu’on peut lire aujourd’hui aux éditions Gallimard, un livre qui, encore une fois, forme la toile de fond de sa poésie et peut-être même de cette volumineuse correspondance inédite (1150 pages), où l’on voit que tous autant qu’ils sont, ses correspondants (Gabriel Bounoure, André du Bouchet, Georces Henein, Christian Dotremont, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts, Boris de Schlœzer, Philippe Jaccottet…) sont aimantés par ce « vrai lieu » dont rêve depuis toujours Yves Bonnefoy, qu’il ne cherche pas mais qu’il trouve pour ainsi dire à chaque instant, ici et maintenant : « Hic est locus patriae » (c’est ici le lieu de la patrie), comme le titre l’un de ses poèmes de l’Orangerie, dans Du mouvement et de l’immobilité de Douve, son recueil le plus célèbre.

Yves Bonnefoy est ce poète de l’instant vécu, qui est pour lui le seul absolu qui nous soit ouvert, comme dans cette phrase de Gilbert Lely qu’il aimait tant: « La forme des nuages au-dessus de la Gaîté-Lyrique, le dimanche 18 mars 1928 à 2 heures de l’après-midi » – phrase qui figure en exergue de Ma civilisation, un des grands poèmes de Gilbert Lely, qui fut aussi, comme on le sait, le biographe du marquis de Sade, pour qui « tout ce qui est signé de Sade est amour, fantaisie divine, beauté », comme il le dit si bien à Yves Bonnefoy dans une lettre du 15 août 1947, où Lely l’entretient de ce qu’il appelle la « dignité intrinsèque des faits ».

Le jeune poète de la revue la Révolution la nuit y adhère sans hésitation même si Yves Bonnefoy a quelques réserves à l’endroit du marquis de Sade et de son Histoire de Juliette, lui préférant déjà la Juliette de Shakespeare, dont il va devenir l’un des grands traducteurs (sous la houlette de Pierre Leyris via Pierre Jean Jouve, tous deux présents dans cette correspondance) dès 1960 avec la traduction de Jules César, avant l’engagement décisif dans Hamlet (1962), d’où sortiront le Roi Lear (1965), Roméo et Juliette (1968), Macbeth (1983), le Conte d’hiver (1994), la Tempête (1997), Antoine et Cléopâtre (1999), Othello (2001)…

Oui, traduire Shakespeare ; mais aussi John Donne, Yeats, Keats ; traduire Leopardi ; y faire allusion dans nombre de ces lettres, pour dire – mais ailleurs : « Nous traduisons par rêve qu’il y ait sous la diversité des idiomes un chemin qui s’ouvre, le seul parce qu’il serait déjà tout près de son arrivée, dans l’invisible. » Ici, dans une lettre à Philippe Jaccottet, il lui demande plutôt de lui dire des noms de villages beaux et paisibles – s’il en reste encore ? Oui, à l’été 1971, il y avait encore Bonnieux, où il avait alors rédigé l’Arrière-Pays, et écrit quelques lettres.

 

Didier Pinaud

 

Correspondance. Tome 1, d’Yves Bonnefoy
Edition établie par Odile Bombarde et Patrick Labarthe
Les Belles Lettres, 1156 pages, 26,90 €

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