Chef d’oeuvre du roman loufoque


X, le héros anonyme de ce grand roman populaire de moeurs et d’aventures, parfois fantastiques, avec un voyage au royaume des morts, ne verra son identité révélée qu’au 29ème chapitre du livre, qui en compte 31. A moins que cette identité ne soit une fausse identité, due à la volonté du seul Georges Courteline, qui a rédigé le chapitre 29, et que les auteurs des deux ultimes chapitres n’ont pas eu le temps de modifier, à moins qu’ils n’aient pas pris la peine d’en prendre connaissance.

Car X.., roman impromptu est un roman à dix mains, et les cinq amis qui l’ont fait paraître, dans le Gil Blas, entre le 4 avril et le 21 mai 1895, ont laissé entendre qu’ils ne lisaient, avant d’écrire le chapitre dont ils étaient chargés, que le chapitre immédiatement précédent, sans prendre la peine de se renseigner sur ce tout ce qui avait pu arriver à X… depuis leur dernière intervention, cinq semaines plus tôt.

Parmi ces cinq auteurs, deux sont aujourd’hui des classiques – Jules Renard et Courteline -, le troisième, Tristan Bernard, a connu une célébrité égale à celle des deux premiers, avant d’être aujourd’hui injustement un peu oublié (cependant, les Mémoires d’un jeune homme rangé n’a rien à envier à L’Ecornifleur, et Corinne et Corentin est un roman mondain à énigme qui en dit énormément, et avec une constante drôlerie, sur l’état d’esprit de l’arrière lors de la guerre de 14). Quant à Pierre Veber (le beau-frère de Tristan Bernard, et son collaborateur occasionnel) et Georges Auriol, qui a été un des piliers du Montmartre de la Belle Epoque, ils n’ont plus aujourd’hui la réputation qui était la leur lorsqu’ils se sont associés avec leurs trois compères pour écrire le chef d’oeuvre du roman loufoque fin-de-siècle, l’ancêtre de l’inénarrable Signé Furax de Pierre Dac et Francis Blanche.

Pour les cinq écrivains, le cahier des charges était simple : chacun, au gré de son inspiration, pouvait inventer de nouveaux personnages, tuer les précédents, changer de lieux, modifier la psychologie des « héros ». Une seule obligation : laisser X… en vie.

Le résultat est un festival d’imagination et d’esprit, une fête de la littérature, et une fête très « moderne », qui considère la littérature comme un jeu sur les mots et les situations, sans chercher à imposer une vision du monde, ni une quelconque psychologie. Robbe-Grillet n’a rien inventé, mais les cinq messieurs à moustaches et haut-de-forme qui écrivaient cinquante ans avant lui étaient plus drôles.

Les distingue-ton vraiment les uns des autres ? Pour ceux qui sont encore les plus connus aujourd’hui, c’est indéniable. Jules Renard ironise et philosophe, non sans une certaine amertume, et affirme, avec un siècle d’avance : « Tout le  monde s’accorde sur ce point qu’il y a trop de livres. Les auteurs le disent, les éditeurs le répètent, et le public le prouve. Chacun voit le mal, et personne ne propose le remède, si aisément applicable : puisque les auteurs écrivent trop, qu’ils écrivent moins. Puisque les éditeurs éditent trop, qu’ils éditent moins. Et puisque le public ne peut pas tout acheter, qu’il prenne la sage résolution de n’acheter rien. »

Tristan Bernard décolle dans la pure fantaisie, et suit dans l’Autre Monde les personnages qu’un de ses collèges a tués en masse, lors d’une explosion, trois chapitres plus tôt. C’est ainsi que le capitaine qui a cocufié X aura l’occasion de s’entretenir avec Annibal, César et Napoléon, et pourra constater que, même chez les grands hommes, les mesquineries subsistent. Il verra, sans leur parler, Vercingétorix qui, « appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches de sous-officier rengagé, et la Pucelle d’Orléans, très engraissée, étageant sur des soucoupes de petits tas de morceaux de sucre. »

Courteline, des cinq, est le plus désinvolte : rédigeant la fin d’un chapitre commencé par Tristan Bernard, il le contredit courtoisement quant à la psychologie des filles du Vidame de Buthemblant, et précise, plus loin : « Un mien ami, qui vient me voir, m’apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d’une explosion de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X…, si bien que je n’étais pas au courant de cette explosion prématurée. Arguant de l’ignorance où j’étais d’un accident que rien ne donnait à prévoir, je présente mes excuses aux lecteurs du Gil Blas pour la liberté que j’ai prise de rendre la vie à un mort et les prie de m’accorder toute leur indulgence. »

Les scènes montmartroises – notamment de la part de Courteline, qui retrouve la veine des Linottes – sont nombreuses, – et les auteurs apparaissent au mariage de l’un des personnage, à la fin du livre.

X.., roman impromptu, est une fête du roman, la preuve, sans besoin de théorie, que le roman est le lieu de toutes les libertés.

 

Christophe Mercier

 

George Auriol, Tristan Bernard, Georges Courteline, Jules Renard, 
et Pierre Veber, X... Roman impromptu
Mercure de France, 379 pages, 8,90 €

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter

1 réflexion sur « Chef d’oeuvre du roman loufoque »

  1. Ping : N° 160 - Les Lettres Françaises du 17 mai 2018 - Le site du journal Le site du journal

Les commentaires sont fermés.