La longue histoire de la critique d’art


Écrivain, historien et critique d’art, traducteur et commissaire d’expositions, Gérard-Georges Lemaire, dans son dernier ouvrage, entend rendre hommage à Lionello Venturi, auteur de Storia della critiqua d’arte, publié en 1936. Ce grand universitaire avait le projet de compléter et d’actualiser son célèbre essai lorsque la mort le surprit en août 1961. Personne n’ayant depuis tenté de produire une telle étude embrassant la civilisation occidentale, de l’antiquité classique à nos jours, c’est à cela que s’est attelé Lemaire avec cette Histoire de la critique d’art qui paraît aujourd’hui aux éditions Klincksieck, dans la collection « 50 questions ».

Comment un discours critique sur l’art a-t-il pu voir le jour? C’est à cette première question que tente de répondre l’auteur au début de son livre. Pour cela, il examine les sources gréco-latines, notamment celles correspondant aux travaux de Pausanias le Périégète, puis à ceux de Lucien de Samosate et Pline l’Ancien. Il rend compte ensuite des recherches de Giorgio Vasari et de Raffaello Borghini grâce auxquels se constitue à la Renaissance une véritable pensée critique au sein de la pensée historique sur l’art. Avec eux nous assistons à un dépassement du procédé purement hagiographique concernant les divers artistes. Plus loin, Lemaire s’efforcera de montrer comment Johann Joachim Winckelmann, en sa qualité d’historien de l’art antique, orienta le sens de l’histoire de l’art, de la critique, et même de la création à son époque.

Mais l’un des aspects les plus passionnants du livre de Gérard-Georges Lemaire réside dans l’analyse à laquelle il se livre concernant le rôle joué par les écrivains dans le développement du discours sur l’art. Et d’abord celui joué par Diderot à travers ses Salons, publiés régulièrement dans la Correspondance littéraire diffusée dans toutes les cours d’Europe que dirige son ami Friedrich-Melchior Grimm. Avec son esprit changeant et virevoltant, Diderot métamorphose la critique d’art, en en faisant un genre littéraire à part entière.

En Allemagne, Goethe contribue lui aussi à la construction d’une vision nouvelle de l’art. En 1818, dans L’antique et le Moderne, prenant comme exemple Raphaël, Carrache ou Rubens, il réactive l’idée un peu oubliée selon laquelle le contexte est à l’origine des plus grandes oeuvres. Plus tard, Baudelaire, avec ses réflexions sur la modernité, l’attention qu’il porte aux couleurs et son goût pour l’idéal, contribuera à la gloire de Delacroix. Pour lui, la critique doit être partiale, passionnée, politique. Au début du XXe siècle, Apollinaire sera considéré comme l’inventeur de la critique d’art moderne. Il défend Picasso avec enthousiasme, puis s’intéresse à Marinetti et au futurisme italien, à Fernand Léger, Henri Matisse et Francis Picabia. Vers la fin de sa vie, Kandinsky le surprend et il fait preuve d’une curiosité gourmande pour de Chirico. Puis Cendras, Cocteau, Tzara, Breton bien sûr, Leiris et bien d’autres, contribueront à développer cette critique moderne.

Dans son livre, Gérard-Georges Lemaire n’oublie pas le rôle joué par les critiques étrangers. Roger Fry et le groupe de Bloomsbury, Clive Bell en Angleterre. Wilhelm Uhde et Carl Einstein en Allemagne. Mario Sironi et Roberto Longhi en Italie. Gómez de Serna en Espagne. Enfin Gertrude Stein, Ezra Pound, Alfred Stieglitz et William Carlos Williams aux États-Unis.

À la fin, ce n’est pas sans une certaine amertume que Lemaire conclut cette longue histoire de la critique d’art. Longtemps, la circulation des oeuvres reposa sur une relation étroite entre l’artiste, le collectionneur et le « critique ». Ensuite apparurent de nouveaux protagonistes : les musées, les galeries d’art, les fondations. Ceux-ci se livrant avant tout à la spéculation. Le critique d’art est désormais l’empêcheur de tourner en rond. Avec l’art contemporain, la scène artistique a été envahie par des philosophes, des sociologues, des psychanalystes. La critique se trouve ainsi écartelée entre le journalisme et la poésie. Les critiques d’art sont remplacés par des curators ou des théoriciens autoproclamés qui s’emploient à contrôler cette sphère de l’esthétique. La critique telle qu’elle s’est développée depuis Diderot n’existe plus, les nouveaux collectionneurs n’ayant plus besoin d’elle. Ces derniers préfèrent des conseillers financiers qui leur permettent d’échapper à toute forme d’imposition.

 

Jean-Claude Hauc

 

Histoire de la critique d'art, de Gérard-Georges Lemaire
Klincksieck, 480 pages, 25 euros.

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