Kipling autour du monde


Rudyard Kipling : le nom est immédiatement associé aux deux Livres de la Jungle, à Capitaines courageux, et aux Histoires comme ça. De là à en faire un « auteur pour la jeunesse », le pas est rapidement franchi par les lecteurs les moins avertis. Ceux qui le connaissent un peu mieux citent les Simples Contes des Collines, et l’admirable Kim, et le circonscrivent à un unique territoire, l’Inde.

En réalité, la partie « indienne » de l’oeuvre de Kipling n’occupe qu’une assez mince partie de son immense production, et la plupart de ses recueils de nouvelles n’ont pas l’Inde pour décor. D’ailleurs, s’il est né à Bombay, il a été élevé en Angleterre (ce qui a donné naissance aux savoureux récits de Stalky et Cie, un de ses chefs d’oeuvres), et n’est retourné en Inde, comme journaliste, qu’en 1882. Il y est resté sept ans, pas plus. Il est vrai que c’est durant ces sept ans qu’il est devenu écrivain, et que l’Inde lui a servi d’inspiration pour ses premiers recueils. Mais la plupart de ses nouvelles de la maturité n’ont aucun rapport avec l’Inde. Certes, les recueils qui les contiennent (Actions et Réactions ; Limites et Renouvellements) sont peu connus en France et avant l’édition de la Pléiade (1988-2001) n’avaient jamais été traduits de façon cohérente, mais fragmentés en recueils français composites empruntant aux divers volumes originaux.

Car Kipling, qui a aimé la France, à laquelle il a consacré plusieurs livres (notamment un volume de Souvenirs de France), qui y a été lu très tôt, a été longtemps traduit de façon totalement anarchique, et même le grand Francis Lacassin, lorsqu’il avait publié, dans les années 1980, trois volumes en Bouquins, n’avait pu, – pour des raisons financières, je suppose – reconstituer l’oeuvre dans sa forme originale, et dans des traductions revues. Du coup, il fallait se pencher sur le travail de bénédictin qu’était sa bibliographie pour imaginer la forme qu’avait l’oeuvre en anglais. La Pléiade a effectué un louable travail de retraduction et de reconstitution des recueils originaux, mais a déplorablement omis certains d’entre eux, Land and Sea Tales for Scouts and Guides (1923, incomplètement traduit sous le titre Du cran !, en 1925), et surtout, les Histoires comme ça, un sommet de l’oeuvre.

Voilà pour l’oeuvre romanesque. Mais Kipling n’a pas écrit uniquement de la fiction : il a laissé aussi nombre d’essais, et des reportages, parus dans la presse, sur les voyages qu’il a effectués. Ce sont certains d’entre eux que republie aujourd’hui « Bouquins », ce qui est une bonne idée. Deux regrets : que l’édition, affligeante, ne complète pas les anciennes traductions françaises, incomplètes, et en laisse même de côté une partie ; et qu’aucune bibliographie ne permette de se retrouver dans ce dédale. Heureusement, la Kipling Society permet de mettre un peu d’ordre dans le chaos.

Kipling a voyagé en Inde, au Rajasthan, en 1887-1889, ce qui a donné lieu à 29 articles, réunis sous le titre Lettres de marque, dont la première édition officielle (car Kipling a été beaucoup piraté) date de 1900, dans un volume de Lettres de voyage comprenant aussi d’autres ensembles, dont From Sea to Sea, qui couvre le périple de son retour en Europe (mars à septembre 1889), via la Chine, le Japon, les Etats-Unis. Sur les 37 articles de From Sea to Sea, seuls 26 avaient été traduits français (sous les titres de Lettres du Japon, et Chez les Américains). Les 11 articles manquants (la partie chinoise du voyage, et le dernier article américain, narrant une visite à Mark Twain) n’ont malheureusement pas été rétablis dans cette édition, qui se contente de reproduire les anciens volumes français, sans autre explication. Ces premières Lettres de voyage comprenaient aussi diverses séries de textes (La Cité de l’épouvantable nuit, Parmi les gens du rail, Les houillères de Giridih, Dans une manufacture d’opium, L’Administration Smith) issus de la presse, traduits en français en leur temps, et réunis par Francis Lacassin en 10/18, et qui ne sont pas repris ici, ce qui est dommage.

Une deuxième série de Lettres de voyage réunit, en 1920, trois ensembles d’articles : From Tideway to Tideway (« D’une marée à l’autre », et non « D’un lit à l’autre de la mariée », comme le disent les titres courants de « Bouquins », ni « D’un lit de mariée à l’autre », comme il est écrit dans la table des matières, en une variante burlesque d’un contresens qu’apparemment personne, ni éditeur, ni correcteurs, n’a remarqué, – Kipling transformé en Feydeau), sur un voyage aux USA et au Japon, en 1892 ; Lettres à sa famille (à propos d’un voyage au Canada, en 1907), et L’Egypte des Magiciens (voyage de 1913). Ce deuxième ensemble de Lettres de voyage a été intégralement traduit en France dès 1922, traduction reprise par Bouquins.

Et maintenant, après ces précisions bibliographiques qui n’intéresseront que les obsédés de la précision, et qu’il aurait été inutiles de donner si l’éditeur avait pris la peine de le faire, venons-en aux textes !

Kipling voyageur est avant tout un journaliste, et ses « récits de voyage » gardent le ton d’articles de journaux, sont une collection de « choses vues ». Dans les Lettres de marque (son voyage au Rajasthan, qui s’appelait alors le Rajputana), il ne parle jamais de lui à la première personne, mais se met en scène (en conteur qu’il est) sous le nom de « l’Anglais », un anglais qui promène son regard d’Anglais sur un pays qu’il connaît (il est alors journaliste à Lahore) mais dont il découvre une région inconnue. Le recueil est composite, inégal. Certains articles, annoncent les Simples Contes des Collines, qui paraîtront peu après : des esquisses dans lesquelles Kipling montre des personnages (fonctionnaires anglais, employés de chemin de fer, conducteurs d’éléphants) croisés en chemin. D’autres racontent des faits d’histoire indienne auxquels on ne comprend pas grand ‘chose, en utilisant pléthore de termes indiens qui auraient mérité un glossaire, ou des notes. Le plus intéressant, c’est la vision que Kipling donne de l’Inde, un pays sous domination anglaise, mais dans lequel deux populations ne se sont jamais mêlées. L’Inde vue par Kipling est un pays fracturé entre une civilisation ancienne, en pleine décadence, mais qui survit mollement, et un monde moderne, celui des Anglais, qui lui est juxtaposé, sans qu’aucun des deux n’ait d’influence profonde sur l’autre. A le lire, on comprend mieux pourquoi la colonisation anglaise a pu prendre fin brutalement, sans donner lieu aux drames humains qu’ont été d’autres décolonisations : les deux peuples ne s’étaient jamais fondus. Au temps pour l’image qu’on a souvent de Kipling comme chantre de l’Epire Anglais sur lequel le soleil ne se couche jamais, et comme défenseur de la colonisation.

Les Lettres de marque ne sont pas un ouvrage personnel (comme le sont les récits de voyage traditionnels, qu’ils soient écrits par Dumas ou par Chateaubriand), mais un carnet de croquis journalistiques, assez anonymes, dans lesquels un véritable écrivain, quand il s’en donne la peine, et ne fait pas de remplissage, pointe le bout de son nez : dans la description d’une ville morte, de ruines envahies par la nature, d’une chasse aux sangliers (un véritable massacre) au cours duquel une panthère (et là, on voit le futur auteur des Livres de la Jungle) est assassinée. Dans ces passages, le style l’emporte sur la simple notation journalistique, et on se rend compte qu’on à affaire à un artiste, et pas à un journaliste. Parmi les moments forts du livre, on notera aussi la description d’un immense haras, avec des milliers de chevaux, à Jodhpur, ou l’histoire d’une femelle éléphant qui a rongé son attache, et menace dangereusement la véranda d’une maison voisine. Le Kipling peintre animalier est déjà là.

Parfois, quand il évoquele plaisir le plaisir de prendre la route le matin, « de voir le soleil se lever sur une terre inconnue, de savoir qu’il suffit d’aller de l’avant pour en prendre possession », Kipling n’est pas loin de Stevenson. Et la vision, toute fragmentaire qu’elle soit, qu’il donne de l’Inde, a quelque chose d’éternel, et on pense au Fleuve, de Renoir, aux films de Satyajit Ray, et aux collaborations de George Harrison avec Ravi Shankar.

Les autres voyages donnent lieu – Kipling a mûri, et a trouvé sa voix – à des récits plus personnels, dans lesquels l’écrivain maintenant universellement connu, parle à la première personne. L’image qu’il donne de l’Amérique, notamment, est savoureuse. On regrette d’autant plus que la visite à Mark Twain, qu’il admirait énormément, en ait été amputée.

Le Parfum des voyages est une entreprise louable, mais éditorialement bancale et insuffisante. Espérons simplement qu’elle donnera l’idée à un éditeur plus audacieux d’entreprendre l’intégrale de ces récits, et de les reconstituer dans leur forme première.

 

Christophe Mercier

 

 

Rudyard Kipling, Le Parfum des voyages
Chroniques et reportages (1887-1913) : Lettres de marque ; 
Lettres du Japon ; Chez les Américains ; Lettres de voyage ; 
Des voyages et des parfums 
Laffont, Bouquins, 660 pages, 27 €
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