Jean Genet à l’Hôtel des Oiseaux


Cet hiver-là, au théâtre, je rencontre deux ou trois fois Jean Genet. Il me dédicace gentiment un de ses livres. Au printemps, ayant lu et relu ses textes, je me demande pourquoi je ne ferais pas avec lui un entretien que je pourrais proposer à la NRF, par exemple. Mais où le joindre ? Je vais au service de presse de notre éditeur commun, Gallimard, et je demande son adresse. « Jean Genet, ah mais on ne peut pas donner son adresse ! D’ailleurs, il n’est pas en France, actuellement. » Où est-il ? « Il voyage. Écrivez-lui ici, on lui transmettra votre lettre, et s’il a envie de vous voir à son retour, il vous le fera savoir. »

Bon. Je sors de l’immeuble, et, sur le pas de la porte, s’apprêtant à y entrer, qui ? Jean Genet. Il a le crâne rasé, il est tout rose, il est costaud, blouson de cuir, dégaine de boxeur.

Jean Genet ! Je cherchais à vous voir ! J’aimerais que vous m’accordiez un entretien ! Mais je ne sais pas où vous habitez !

– À l’Hôtel des Oiseaux, à côté des Folies-Bergère.

– Eh bien, j’irai vous voir ! Quand ?

– Quand tu veux.

– Demain matin, à dix heures.

– Demain à dix heures. À demain.

Il me serre la main et entre chez Gallimard.

Le lendemain, matin d’avril. Ciel bleu. Lumière vive. À dix heures pile, je me pointe à l’Hôtel des Oiseaux.

– Monsieur Jean Genet ?

– Premier étage, chambre 123.

Je monte, je frappe. « Entrez ! » La porte n’est pas fermée à clef. J’entre. Une chambre petite, simplette, bien rangée, assez gaie. Une fenêtre ouverte sur des arbres. Jean Genet dans un grand lit, en chemise, pas rasé, souriant, assis dans ses oreillers.

– C’est moi ! Bonjour.

– Salut. Tu viens dans le lit ?

– Non, je ne viens pas dans le lit, vous

n’êtes pas mon type, mais je viens sur le lit, oui, volontiers.

– Eh bien, mets-toi sur le lit !

Il se pousse, je m’assois sur le lit, je sors mon carnet. Il sonne, il demande deux cafés, une femme de chambre nous apporte un plateau, avec deux cafés, qu’elle pose sur le lit.

– Alors ? me dit Genet.

– Voilà. Comme tout le monde, j’ai plus ou moins lu vos livres, et comme tout le monde, j’ai été scié. Sans vouloir vous passer de la pommade, vous avez une façon d’écrire qui n’est qu’à vous. Une page de Genet, ça se reconnaît tout de suite. C’est le langage de la rue, ou, encore plus bas, des prisons. Je ne sais pas, et en même temps, c’est rythmé, c’est puissant, c’est très oratoire. On dirait un voyou qui aurait bouffé du Bossuet. J’aurais bien aimé que vous puissiez me dire comment ça s’est fait, que vous écriviez comme ça !

– Je ne sais pas très bien comment ça s’est fait, mais je peux sûrement te dire pourquoi.

– Allez-y.

– J’ai dû souvent le dire. Tu sais que j’ai été condamné et durement condamné. Pendant tout le procès. Instruction. Tonnes de paperasses. Audience publique. Je n’ai rien compris

à ce qui se disait contre moi. Je ne sais pas si tu connais le langage juridique.

– Autant qu’on puisse, oui. J’ai fait mon droit, j’ai même été avocat stagiaire. « Avocat un jour, avocat toujours. » J’aurais pu vous défendre.

– Alors tu sais que c’est un langage fait de telle sorte que celui que l’on juge ne puisse rien comprendre à ce qui lui arrive, un langage fait exprès pour écraser.

– Je l’ai souvent pensé.

– Tu l’as pensé, mais en étant, même comme avocat, du côté de la machine. Je l’ai vécu, moi, du mauvais côté, du côté de ceux qui se font écraser. Écraser sans pouvoir se faire entendre puisqu’ils ne comprennent rien à ce qui se dit à leur procès ! L’idée m’est venue pendant que le procureur de la pacotille, euh ! de la République prononçait son réquisitoire contre moi. Je ne comprends rien à ce que tu racontes contre moi, pauvre salaud, mais, une fois que je serai condamné, puisque ça ne peut finir que comme ça, j’écrirai des choses, moi, d’une telle manière, que, toi et les tiens, tu ne pourras pas les comprendre. Ce temps est venu et je l’ai fait.

– Chapeau.

– Même Sartre a trouvé que c’était bien ! Ça m’a toujours fait marrer, tout de même, parce que Sartre, c’est le mec qui est né avec un dictionnaire dans la bouche, et qui a voulu écrire des romans comme si c’était un homme de la rue. Est-ce que d’ailleurs, dans ses livres, le mec lui-même ne s’appelle pas Delarue ?

– Mathieu Delarue, oui.

– Alors que moi, c’est exactement le contraire. Je serais né comme Sartre, j’aurais écrit du Sartre. Et encore, pas sûr !

– Et vous n’avez écrit que du Genet !

– Tant pis.

– Dans vos romans, on est porté très haut. On est dans le cul mais, comment dire, ça plane. Dans le théâtre, il y a parfois de la facilité.

– Par exemple ?

Le Balcon. Vous montrez un évêque qui va dans un bordel, qui se met à califourchon sur le dos d’une pute. Scandale assuré !

– On a jeté des rats !

– On a peut-être jeté des rats, mais la plupart des gens pensent que les évêques se comportent comme ça, aujourd’hui. Le vrai scandale, ça aurait été de nous montrer un évêque tout seul, tout noir, agenouillé dans l’ombre d’une chapelle, en train de prier ! Alors, là, le public n’en serait pas revenu !

– Possible.

– Ce qui est le plus choquant, chez ces serviteurs des pauvres, c’est la manière dont ils se font appeler. Monseigneur- ci. Monseigneur-ça. Personne ne proteste ! Tout le monde y va de sa génuflexion ! Monseigneur. Son Excellence. Son Éminence. Sa Sainteté. Sa Chasteté, tant qu’on y est ! On le dirait s’il n’y avait pas tant de pédophiles, dans le tas !

– Je suis de ton avis !

– Alors que leur prétendu modèle, Jésus-Christ, a dit : « Ne m’appelez pas maître ! Ne m’appelez pas rabbi ! » Non, c’est eux-mêmes qui ont inventé ça ! Depuis qu’ils ont quitté la Palestine. Vous m’en direz un mot peut-être.

– De la Palestine ? Je l’ai au coeur, c’est sûr. Les Palestiniens, interdits dans leur terre, ils sont quoi, alors ? De la poussière, de la poussière humaine ! Ce qu’on foule sous la semelle de ses chaussures. C’est un point précis de désaccord avec Sartre. « Qu’est-ce qu’un juif ? » D’accord. Mais qu’est-ce qu’un Palestinien ? Moins encore. De la poussière humaine, rien de plus. Je serai toujours à côté de ceux qui, n’ayant rien, sont moins que rien.

On bavarde. J’aperçois sous la fenêtre ouverte, posé sur une chaise, quelque chose qui m’intrigue.

– C’est quoi, là ?

– Où ?

– Sous la fenêtre.

– Une mallette.

– Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

– Va voir !

Je me lève du lit, j’ouvre la mallette.

– Tu vois quoi ? dit Genet.

– Une chemise, des sandales, un pantalon. C’est pourquoi, tout ça ?

– Ça, mon vieux, c’est en cas que la police arrive ! Les flics entrent, je prends ma valoche, je saute par la fenêtre ! Ils ne m’auront pas !

– Quoi ? Vous croyez que la police va venir arrêter Jean Genet aujourd’hui, à son hôtel, dans une chambre qui n’est même pas fermée à clé ?

– Et un peu ! Elle va se gêner !

– Vous jouez les martyrs, oui !

– Ouais, ouais, rigole toujours. Je sais ce que je dis. J’en connais un peu plus que toi sur la police ! Referme la mallette, et reviens sur le lit.

– Ok.

Je reviens sur le lit, on enchaîne.

– Vous avez été chez les Noirs, aux États-Unis, je crois ?

– Chez les Blacks Panters oui. Mais, pas fou, les Ricains. Maintenant, je suis interdit de séjour, là-bas. On ne m’a pas laissé entrer. Et une femme encore ! Officier d’immigration, habillée en cow-boy ! Ah, j’te jure !

– D’où revenez-vous, alors ?

– Des Indes. J’ai été rencontrer des gens qui se trouvent au fin fond de l’échelle humaine, aux Indes, et tu sais que ce ne sont pas les catégories qui manquent. Une fois de plus, j’ai été au dernier échelon. Et alors. (Il hésite.)

– Et alors ?

– Et alors ces gens-là m’ont dénoncé à la police. Pour quelques roupies certainement. Une poignée de riz.

– Vous leur en voulez ?

– Bien sûr que non ! Ils m’ont fait comprendre quelque chose. Quand on est tout en bas. tout en bas. que le problème humain se pose en question de survie, eh bien. pour manger, on va chercher l’argent là où il est. S’il le faut, on se met au service de la police. Tu vois ce que ça veut dire pour les pouvoirs ?

– Pas clairement.

– Pourtant, c’est clair comme le jour ! Plus le pouvoir place des hommes en situation d’avoir à se battre comme des chiens pour survivre, plus il en fait des alliés, plus il en trouve à son service. Ça explique la force des pouvoirs, des églises ! Ne l’oublie pas. Allez, j’en ai marre, je me lève.

Il me serre la main. Je dois revenir le lendemain, avec l’entretien tapé à la machine. Je demande si je pourrais apporter mon appareil de photo pour le photographier dans son lit, il est trop mignon comme ça ! « Mais oui. Pas de problème. Tu fais comme tu veux ! »

Je reviens le lendemain matin. Même heure, même chambre, même dialogue. Simple différence : il n’est plus en chemise, il porte une veste de pyjama bleue marine, avec un liseré blanc aux manches et, noué sur les épaules, un chandail gris clair. Je lui remets le texte, soigneusement tapé, de l’entretien, il le lit attentivement, pendant qu’il lit, je fais deux photos. Il est content du texte, il en corrige à peine deux ou trois mots. Il me le rend, il s’habille en vitesse sous mon nez, nous descendons.

Il y a un café en bas, dans la rue, il m’offre un verre, je prends une troisième photo de lui, et je demande au patron de nous photographier sur la banquette, côte à côte. Survient alors une nana, jolie fille que connaît Genet, c’est la copine d’une copine qui travaille aux Folies-Bergère. Danseuse ? Serveuse ? Quoi qu’il soit à peine midi, nous entrons dans le célèbre établissement, trouvons un bar, une grande fille passe, dénudée.

Je photographie les yeux, très noirs, de l’amie de Genet, à côté de l’épaule très blanche de l’autre fille. Je dis au revoir, je rentre chez moi. J’ai l’impression d’avoir vécu des moments précieux. Je suis très ému et fou de joie.

Vers six heures, mon téléphone sonne. Genet.

– C’est toi ?

– Oui.

– J’ai réfléchi. J’ai décidé qu’on ne doit pas publier cet entretien. Je tiens à te le dire tout de suite.

– Mais pourquoi ?

– C’est moi que ça regarde ! Toi, tu ne publies pas.

– Je sais pourquoi ! Vous ne voulez pas qu’on lise que vous avez dit que des pauvres gens, que vous aviez aidés, vous avaient dénoncé à la police !

– Pense ce que tu veux. L’entretien était bon. On ne le publie pas.

– Et quand vous serez mort ?

– Ah, quand je serai mort, tu pourras en faire tout ce que tu voudras ! Mais, peut-être, c’est toi qui mourras avant moi !

 

Pierre Bourgeade


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