Les multiples identités de Victor Le Page


Victor Marie (ou Victor Maurice) Lepage, (1918-1977), né à Toulon, mort à Paris. Dit Maurice Raphaël (adoubé par André Breton, Raymond Guérin, ou l’éditeur surréaliste Eric Losfeld) ; dit Ange Bastiani (découvert par Marcel Duhamel, qui publie ses premiers livres en « Série Noire ») ; dit Ange Gabrielli (lequel participe, avec cinq titres, aux aventures de la « Série Blême » qui, dans les années cinquante, réunit, sous pseudonymes, des romans coquins de Jacques Laurent, Gilles Lapouge, ou Michel Déon) ; dit aussi (cf Wikipédia), Ralph Bertis, Zep Cassini, ou Vic Vorlier…

Plus d’une centaine de romans, des pseudonymes à foison, et une réputation sulfureuse : il aurait participé, pendant la guerre, aux sombres activités de la rue Lauriston, – à moins qu’il ne se soit contenté, car il était lié au « Milieu », de quelques malversations qui ne lui vaudront, à la fin de la guerre, qu’une courte condamnation à deux ou trois ans de prison. On n’en sait rien, et on n’en saura sans doute jamais rien.

Ange Bastiani, que ce soit à la Série Noire ou aux Presses de la Cité, a fait les beaux jours des bibliothèques de gare des années soixante. Ange Gabrielli (et Ralph Bertis, Vic Vorlier, Zep Cassini) ont été oubliés. Maurice Raphaël, lui, ressurgit périodiquement, comme un des écrivains « mineurs » (mais qu’est-ce qu’un écrivain « mineur » ? On est écrivain, ou pas) ayant – comme Calet, comme Gadenne, comme Guérin – brièvement éclairé une partie des tristement existentialistes années 50, avant de sombrer dans l’oubli. Dont il ne demande – comme Gadenne, comme Calet, comme Guérin – qu’à ressortir, pour être mis à sa juste place. Mais, dans son cas, la multiplicité des pseudonymes, et leur porosité (car certains textes signés Ange Bastiani auraient pu être signés du plus « littéraire » Maurice Raphaël, tandis qu’inversement, le « dernier » Maurice Raphaël, le très beau Biscuit l’Amour, est reparu signé par Ange Gabrielli…) complique la situation.

Les auteurs qui multiplient les pseudonymes posent toujours des problèmes au lecteur, et pourtant le Balzac des Chouans aurait pu signer certains romans d’Horace de Saint-Aubin, Jacques Laurent une partie de ceux de Cecil Saint-Laurent, et Simenon les derniers « Georges Sim ». Et, à un moindre niveau, les spécialistes de Romain Gary (dont je ne suis pas) ne voient pas de véritable différence entre Education européenne et les romans d’Emile Ajar.

Ces problèmes d’identité littéraire, et donc de personnalité artistique, ces problèmes d’écriture, Victor Le Page les multiplie par le nombre des pseudonymes employés. D’autant que, même sous son nom – le plus distingué – de Maurice Raphaël, dont il a signé huit romans, il y a des différences énormes entre le premier, Ainsi soit-il (1948), long cri de dégoût, fangeux, dépourvu d’intrigue, long cri de désespoir visqueux et scatologique qui semble un Voyage au bout de la nuit privé de personnages et réduit à une pure éructation, et le dernier, Biscuit l’Amour (1956), histoire tragique d’amour et de destin sous le ciel immuablement bleu et la chaleur étouffante des calanques de Marseille, qui évoque un Pagnol noir ou, mieux, le Renoir de Toni.

Feu et flammes, que les éditions finitude republient aujourd’hui, se situe à mi-parcours de l’oeuvre signée Maurice Raphaël : il est sorti en 1953, aux très respectables éditions Denoël (alors que la plupart des autres romans de Raphaël étaient publiés soit au Scorpion, éphémère maison d’édition qui publia notamment Boris Vian, soit aux J.A.R. – Jeunes Auteurs Réunis -, dont l’intitulé même dit bien qu’elle n’était pas faite pour durer. Car la jeunesse éternelle n’existe pas.) Son échec a sans doute poussé Raphaël à repartir aux J.A.R. et au Scorpion, avant de se consacrer à des pseudonymes plus lucratifs.

Dans Feu et Flammes, il y du feu, des flammes, et un couple de tout petits bourgeois (une caissière à Prisunic, et son mari comptable) partis à vélo (un chacun, mais celui de la femme n’est pas encore payé) pique-niquer dans les pinèdes. Un mégot imprudemment jeté, peut-être. Le feu commence à dévorer les fourrés. Comme ils craignent d’en être tenus pour responsables, ils tentent de le fuir, de trouver une route. Mais les vélos sont encombrants, et le feu est rapide. L’incident se transforme en drame, la nuit va tomber, ils sont cernés. Il faut préserver les vélos, et le panier de pique-nique. Puis préserver juste les vélos, puis uniquement l’un des deux (celui du mari). Ils discutent, raisonnent, finissent par s’engueuler. Et tous les non-dits ressortent, et même la haine qui ronge, sans jamais qu’ils s’en soient rendu compte, leur couple.

Et cette « tragédie grecque », ainsi que la qualifie, avec un peu d’exagération, l’éditeur, se termine par un coup de théâtre. Feu et flammes annonce – en moins noir, et en même temps moins lumineux – le Biscuit l’Amour qui suivra, et rappelle, par son cynisme, son humour sardonique, l’excellente Croque au sel (sans doute le meilleur livre signé par Maurice Raphaël, – en tout cas le plus inattendu).

Dans cette oeuvre multiforme et inégale, dont j’imagine mal que qui que ce soit puisse se vanter de l’avoir lue intégralement, il faut signaler aussi l’apocalyptique Grand Embouteillage, un des derniers romans signés par Ange Bastiani (1974), et qui aurait pu l’être par Maurice Raphaël. Et un Ange Bastiani de 1965, Retourne en enfer, qui en dit beaucoup, de façon pré-chabrolienne, sur la réalité d’un village de France vingt ans après la fin de l’Occupation. Mais, tout compte fait, aucun « Ange Bastiani » n’est mauvais : on y trouve toujours le parfum d’une époque où une fille s’appelait une « souris », et où on roulait facilement dans un Paris d’avant le périphérique. Les Presses de la Cité ne publiaient pas que Jean Bruce… Et, quel que soit son pseudonyme, quel que soit son degré d’exigence, Victor Le Page restait un écrivain.

 

Christophe Mercier

 

Maurice Raphael, Feu et Flammes 
Editions Finitude, 190 pages, 17 €

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