Relire « Le Droit à la ville » d’Henri Lefebvre


Quelques mois avant Mai 68 parurent deux ouvrages qui allaient exercer un certain effet sur les événements à venir. La Société du spectacle de Guy Debord (novembre 1967) et Le Droit à la ville d’ Henri Lefebvre (mars 1968) possèdent autre chose en commun. Le titre de chacun de ces deux livres est véritablement passé dans la « culture générale ». Tout le monde a déjà entendu un polémiste prendre le concept de « société du spectacle » dans le sens amoindri d’une simple critique des abus des « mass media ». Le « droit à la ville » souffre du même mal. Comme le souligne la géographe Marianne Morange, « cette ingénieuse formule à la fois abstraite et opérationnalisable, programmatique et ouverte, et dotée d’une forte puissance évocatrice sur le plan politique parle autant aux efforts réformistes des uns qu’aux ambitions révolutionnaire des autres. » Ainsi, elle a pu devenir simultanément un mot d’ordre pour les mouvements militants et un slogan creux pour politiciens et aménageurs. Le 50e anniversaire de la publication de l’ouvrage de Lefebvre est l’occasion de relire Le Droit à la ville afin de prendre la mesure du caractère profondément révolutionnaire du texte et d’apprécier les différentes tentatives de réappropriation qu’il a suscitées.

 

Un puissant manifeste politique

 

Né dans les Pyrénées en 1901, Henri Lefebvre poursuit d’abord des études de philosophie. Lecteur de Hegel et de Marx, il adhère au PCF en 1928. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il étudie la vallée de Campan dans les Pyrénées sous l’angle de la sociologie rurale. C’est dans cette discipline qu’il est recruté en 1948 par le CNRS. Exclu du parti communiste en 1958, il se rapproche des situationnistes et de Debord, avec lequel il se brouille inévitablement. Lorsque Lefebvre publie son Droit à la ville, non seulement la ville n’est pas alors en soi un objet de recherche, mais ses enjeux et ses potentialités sont loin d’être prises en compte. « Telle qu’elle est, préoccupée (à travers les idéologues et les hommes de l’Etat) principalement d’aménager l’industrie et d’organiser l’entreprise, la société « moderne » apparaît peu capable d’apporter à la problématique urbaine. »

En effet, en 1968, l’heure est à l’urbanisme fonctionnaliste dirigé par l’Etat. Après la reconstruction, les Trente Glorieuses correspondent à une période d’aménagement urbain intense fondé sur un zonage qui tend à éloigner spatialement les quartiers résidentielles des aires d’activité. « En France et ailleurs, la rationalisme bureaucratique de l’Etat et celui de l’organisation industrielle appuyé par les exigences de la grande entreprise, vont dans le même sens », note-t-il « Secteurs et fonctions sont subordonnés étroitement aux centres de décision. »

Mais l’ouvrage de Lefebvre est plus qu’une dénonciation du « fonctionnalisme simplificateur » de l’époque, c’est une analyse anticipatrice de la métropolisation à venir et un manifeste politique avec une visée émancipatrice et offensive. Pour Henri Lefebvre, le droit à la ville ne se résume pas à l’accès aux services urbains, il « se manifeste comme forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l’individualisation dans la socialisation. Le droit à l’œuvre (à l’activité participante) et le droit à l’appropriation (bien distinct du droit à la propriété) impliquent le droit à la vie urbaine ». Cela suppose que la ville devienne un lieu qui permette et favorise l’autonomie : « L’urbain est ainsi, plus ou moins, l’œuvre des citadins au lieu de s’imposer à eux comme un système : comme un livre déjà terminé. »

On remarque que Lefebvre fonde son analyse sur une grille d’analyse marxiste : « seul le prolétariat peut investir son activité sociale et politique dans la réalisation de la société urbaine ; seul également, il peut renouveler le sens de l’activité productrice et créatrice en détruisant l’idéologie de la consommation. Il a donc la capacité de produire un nouvel humanisme, différent du vieil humanisme libéral qui achève sa course : celui de l’homme urbain pour qui et par qui la ville et sa propre vie quotidienne dans la ville deviennent oeuvre, appropriation, valeur d’usage (et non valeur d’échange ). » Lefebvre propose pourtant un marxisme hétérodoxe et libertaire. Dénonçant « l’idéologie de la participation » qui « permet d’obtenir au moindre prix l’acquiescement des gens intéressés et concernés », il se positionne clairement : «  n’est-il pas clair que la participation réelle et active porte déjà un nom ? Elle se nomme autogestion. »

Concrètement, Henri Lefebvre suppose de partir des « besoins sociaux, ceux de la société urbaine » et de « substituer une planification sociale à la planification économique. » Il plaide pour une « utopie expérimentale » à étudier sur le terrain : « Quels sont, quels seront les lieux socialement réussis ? (…) Quels temps et quels rythmes de vie quotidienne s’inscrivent, s’écrivent, se prescrivent dans ces espaces ‘réussis’, c’est-à-dire favorables au bonheur ? Voilà qui a de l’intérêt. » En souhaitant que l’utopie urbaine se rende propice au bonheur, cette « idée neuve » selon le mot de Saint-Just, Lefebvre se place dans une perspective historique révolutionnaire.

 

Une analyse visionnaire

 

Dans le Droit à la ville, Henri Lefebvre annonce à bien des égards la ville néolibérale à venir (Lefebvre parle de « néo-capitalisme ») et les prémices d’une mise en concurrence généralisée des espaces urbains : « Elle se profile devant les yeux, la ville idéale, la Nouvelle Athènes. New York et Paris en proposent déjà une image. » La « centralité exorbitante » est l’expression même de ce que l’on nomme la métropolisation et l’émergence des villes mondiales. Elle s’accompagne d’inégalités extrêmes : les classes dominantes sont définitivement métropolitaines, et la critique par Lefebvre de cette « minorité de libres citoyens, possesseurs des lieux sociaux et en jouissant », qu’il estime à « un pour cent de la population active parmi les directeurs, les chefs, les présidents de ceci ou de cela, les élites », trouve aujourd’hui son écho jusqu’aux aux Etats-Unis dans le discours de Bernie Sanders ou du mouvement Occupy Wall Street.

Lefebvre dénonce aussi le caractère technocratique de cette métropolisation, le rôle de l’Etat et des scientifiques dans sa mise en place. Or, précisément, les chercheurs actuels insistent sur ce point : la ville néolibérale n’est pas tant le signe d’un recul passif de l’Etat que de sa complicité active dans un processus de transformation de l’urbain vers la « ville entrepreneuriale » telle que la décrit le géographe David Harvey : « La menace de pertes d’emplois, de désengagement et de fuite des capitaux, le caractère inévitable des restrictions budgétaires dans un environnement concurrentiel, marquent une nouvelle donne dans l’orientation des politiques urbaines, qui délaissent les questions d’équité et de justice sociale au profit de l’efficacité, de l’innovation et de la hausse des taux réels d’exploitation ». Autrement dit, l’Etat ne disparaît pas mais réoriente ses investissements vers des projets d’ampleur en collaboration avec les grandes entreprises. C’est exactement ce que l’on constate pour le Grand Paris ou ou les Jeux olympiques 2024 : afin de prospérer, les entreprises exigent et obtiennent la garantie et le soutien financier de l’Etat.

 

Une référence incontournable des études urbaines

 

Avec Le Droit à la ville, Henri Lefebvre appelait de ses vœux une nouvelle orientation de la recherche : « la critique radicale tant des philosophies de la ville que de l’urbanisme idéologique est indispensable, sur le plan théorique comme sur le plan pratique. Elle peut passer pour une opération de salubrité publique. » Son ouvrage n’a sans doute jamais été autant cité que depuis sa traduction anglaise de 1996 et la découverte de cette œuvre par le monde de la recherche anglophone. Le concept s’est imposé depuis comme une référence incontournable des pensées critiques et radicales de la ville chez des auteurs comme David Harvey ou Edward Soja, mais aussi bien au-delà, en Amérique latine (au Brésil, un groupe de recherche urbaine critique et radicale, le GESP, se déclare ouvertement marxiste-lefebvrien), et même jusqu’à Hong-Kong. Des mouvements militants et associatifs dans le monde entier ont repris ce concept : Right to the City Alliance aux Etats-Unis, Recht auf Stadt en Allemagne, ou encore Direito a Cidade au Brésil.

Cela s’explique en partie par le fait que le Droit à la ville propose un profond renouvellement de l’analyse urbaine. Pour Lefebvre, il faut s’intéresser à la ville en cela qu’elle tient une place particulière dans la production capitaliste. Elle est même davantage que le lieu privilégié de cette accumulation. En effet, « la ville moderne intensifie en l’organisant l’exploitation de la société entière ».

Avec l’essai de Lefebvre, la ville devient un objet en soi. Elle est conçue dans sa totalité, comme un système. Ce texte inaugure le tournant urbain et plus généralement spatial de l’ouvre lefebvrienne, qui se poursuit par la publication d’une succession de livres : Du rural à l’urbain, la Révolution urbaine, en 1970, Espace et politique, en 1972, ou encore la Production de l’espace, en 1974. En dénonçant explicitement les « sciences parcellaires », et en empruntant à la fois à la philosophie, à la géographie et à l’urbanisme, le livre de Lefebvre adopte donc une méthode nécessairement transdisciplinaire, ce qui était loin d’être une évidence en 1968.

Parallèlement à la redécouverte du Droit à la ville par les chercheurs et les militants, le titre de l’ouvrage a aussi été repris sous forme de slogan par les agences de communication des ministères et des collectivités locales pour en faire un outil parmi d’autres de ce que l’on nomme désormais le marketing territorial. Pourtant, pour Henri Lefebvre, il y a peu de doutes quant à la manière dont la vie urbaine est réellement conçue, gérée et régentée par les autorités : « la ville, pour le pouvoir, depuis un siècle, quelle est son essence ? Elle fermente, pleine d’activités suspectes, de délinquances ; c’est un foyer d’agitation. Pouvoir étatique et grands intérêts économiques ne peuvent guère que concevoir qu’une stratégie : dévaloriser, dégrader, détruire la société urbaine. »

L’ institutionnalisation de la formule se fait donc au prix d’une dé-radicalisation du propos initial, car le droit à la ville n’est pas seulement la revendication d’un droit parmi d’autres mais l’horizon de l’autogestion créatrice. Ce n’est sans doute pas la signification que lui donne ce rapport d’ONU Habitat, daté de 2010, qui invite les autorités locales à donner à chaque résident un « droit à la ville », plutôt conçu comme un accès physique à la ville et à ses services.

Toutefois, peut-on tout à fait regretter que les institutions aient repris le terme, même dans une version aseptisée? Ces tentatives de récupération ne révèlent-elle-pas, à la manière d’un négatif, tout ce que la problématique a conservé d’actualité, de pertinence, et même d’urgence ? Encore aujourd’hui, « le droit à la ville s’annonce comme un appel, comme exigence. »

 

Cécile Gintrac

 

Henri Lefebvre, Le Droit à la ville
Editions Economica/Anthropos
2009, 136 pages, 14 €
Ce texte est une version révisée d'un séminaire qui s'est tenu, 
le 20 février 2018, à la Bourse du travail de Saint-Denis, dans 
le cadre du cycle "Espaces Pouvoirs" organisé par la Dionyversité
(université populaire de Saint-Denis) et le département de géographie 
de l'université Paris 8.

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