Raoul Hausmann, un dadaïste au Jeu de Paume


Raoul Hausmann (1886-1971), né à Vienne d’un père d’ascendance tchèque, n’est pas à Zurich au moment où Tristan Tzara lance, au Cabaret Voltaire, ce qui sera le mouvement dadaïste. Il vit alors à Berlin, en compagnie de Hannah Höch, collabore à des revues, fait partie des cercles contestataires, est influencé en particulier par les idées libératrices d’Otto Gross, lui-même adepte (indépendant) de Freud. En 1917, Richard Huelsenbech introduit le dadaïsme à Berlin. Il fonde le club Dada, auquel appartient Hausmann – lequel dirige les premiers numéros de Der Dada. Il devient théoricien, polémiste, militant politique, le « Dadasophe ». Mais il se distingue aussi par l’utilisation des collages, assemblages, photomontages, photogrammes, poèmes phonétiques.

Cette première période, très active et inventive, établit sa notoriété. En témoigne un assemblage, réalisé en 1919 autour d’une petite tête en bois (polie, ornée de divers objets de mesure, d’un carton portant un chiffre). Il est intitulé L’esprit de notre temps ou Tête mécanique. C’est une critique du temps, qui « pense comme une machine ». Elle ressemble à la figure de Metropolis.

L’inventivité de Raoul Hausmann est surprenante, « un jour, il était photomonteur, un autre peintre, le troisième pamphlétaire, le quatrième dessinateur de mode, le cinquième éditeur et poète, le sixième « optophonéticien » et le septième, il se reposait avec son Hannah » disait son ami Hans Richter. Il dansait aussi, à la perfection, en solitaire, une danse racontant « une sorte d’histoire étrange », comme le montrent certains témoignages, de Vera Broïdo en particulier. Mais le dadaïsme, au sens strict, ne vit qu’un temps. Que fait ensuite le créatif Hausmann ? L’exposition de photographies réalisées de 1927 à 1936, présentée par Cécile Bargues, au musée du Jeu de Paume (après le Point du jour à Cherbourg), permet de préciser une part de son parcours dans la photographie.

Raoul Hausmann s’y montre moins facétieux, agitateur ou chercheur d’assemblages significatifs, qu’artiste poète et décrypteur du monde qu’il fréquente. Précurseur aussi, avec Man Ray et Moholy-Nagy (comme le souligne ce dernier). Mais ce travail aura été pendant longtemps assez ignoré, en partie du fait de Hausmann lui-même, qui a recherché un certain isolement. D’autant plus qu’il apparaît, pour ses activités et productions subversives, dans la liste des artistes « dégénérés », tels que définis par le régime nazi. Une partie de ses œuvres ont disparu ou ont été détruites. Réfugié en France, le fait d’être à peu près ignoré a pu contribuer à lui sauver la vie, ainsi que celle de sa femme, Hedwig Mankiewitz, qui était juive. Il n’a été vraiment rencontré l’estime qu’à partir des années soixante, du mouvement Fluxus, des commentaires de Guy Debord, de Pontus Hulten, des témoignages de Hans Richter, Arp, Hulsenbeck, de premières rétrospectives Dada.

Une première série de photographies est constituée de paysages assez nus, de dunes, sables et plages d’Allemagne, de l’ile de Sylt, au nord, près du Danemark. Elles sont froides, décrivent des perspectives longues. Il y a aussi des gros plans d’arbres, de souches, de légumes. S’y juxtaposent des nus eux aussi très raides, dans des postures presque géométriques. Ont posé les femmes que connaît Hausmann, notamment Vera Broïdo, qui témoignera plus tard de l’intérêt que lui portait l’artiste, qui l’a abondamment photographiée, mais il ne reste que peu de documents. Une très belle nuque aux cheveux coupés courts, des nus de dos, et aussi de face, allongés sont comme des sculptures en hommage au corps certainement admiré de Vera. D’autres photographies représentent des visages rencontrés, de paysans, d’intimes, de femmes. Un portrait de visage féminin, intitulé Le rêve, fait songer à Man Ray.

En 1933, fuyant le régime nazi, Hausmann se rend à Ibiza. Il choisit plutôt de vivre à l’intérieur, et photographie l’architecture simple, sobre, mais forte, des maisons et des villages qui l’impressionnent. L’ensemble est cohérent, signifiant d’une « architecture sans architecte ». Il témoigne de l’admiration que l’artiste éprouve pour cette perfection formelle de cubes, rectangles, le tout en pierre ou passé à la chaux, presque hors du temps. Les individus l’intéressent aussi, avec des photos d’hommes âgés, de femmes en costumes. Certaines sont alors publiées (dans l’Architecture d’aujourd’hui, des revues espagnoles).

Mais Ibiza est occupée par les franquistes et Raoul Hausmann doit quitter l’île. Il ira d’Italie en Suisse, puis à Prague et finalement en France : il s’établit à Peyrat-le-château pendant la guerre. Toujours discret ensuite, mais entretenant une importante correspondance, jusqu’à sa redécouverte, un peu avant sa mort, à Limoges, en 1971.Cette période à la fois recluse et créatrice de Hausmann est moins célèbre que sa période dadaïste. Il se révèle cependant très personnel, sans chercher à copier, mais à regarder en artiste le monde qu’il côtoie, depuis les portraits de son entourage jusqu’à celui des paysages et architectures qui l’ont inspiré.

 

Philippe Reliquet

 

Raoul Hausmann, un regard en mouvement 
Exposition au Jeu de Paume. Jusqu’au 20 mai 2018.

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