Le polar OVNI de Cameron McCabe


Un roman OVNI écrit par un extra-terrestre ! La formule peut sembler banale, éculée, bateau, facile, etc. Mais elle s’applique parfaitement à Coupez ! (The Girl on the Cutting-Room Floor, – littéralement « La fille sur le sol de la salle de montage »), l’unique roman signé Cameron McCabe, paru en Angleterre en 1937 (et qui aurait été immédiatement traduit en français, mais je n’en ai pas trouvé confirmation), avant de disparaître complétement jusqu’à une réédition anglaise, en fac-similé, en 1974, car il était cité dans plusieurs histoires du roman policier comme un roman disparu d’autant plus mythique qu’il était introuvable. Les éditeurs de cette réédition de 1974 n’étaient pas parvenus à identifier l’auteur du livre, ce « Cameron McCabe » qui donne aussi son nom au héros-narrateur du roman.

Un lecteur les renseigna : « Cameron McCabe » s’appelait en réalité Ernest Borneman, un communiste allemand né en 1915 et que la montée du nazisme avait poussé à l’exil, et l’auteur, sous son véritable nom, d’au moins deux autres romans. Dès lors, il devint plus aisé de retrouver sa piste : Borneman, après une vie rocambolesque, était retiré en Autriche, où, spécialiste de sexologie, il partageait son temps entre sa bibliothèque et l’enseignement à l’université. Il donna un long entretien, en 1979, à une revue qui lui était consacrée. Puis, les lumières du roman-OVNI s’éteignirent à nouveau pendant quarante ans, jusqu’en 2016, où une deuxième réédition, préfacée par un Jonathan Coe enthousiaste, lui offrit une troisième vie.

Coupez ! se présente comme un roman policier, situé dans les milieux du cinéma londonien des années trente, les milieux qu’a connus Hitchcock pendant sa première carrière, et dont la description – car Borneman-McCabe les connaissait bien, lui-même ayant été monteur, comme son héros éponyme – est savoureuse, et donne au livre une grande partie de son charme. Un monteur (McCabe) est chargé par le patron du studio de couper toutes les scènes dans lesquelles apparaît la jeune première, dont il s’agit du premier grand rôle. Ledit McCabe est pour le moins surpris de devoir éliminer un personnage essentiel dans un film qui est en fait l’histoire d’un classique trio amoureux. Mais les choses se corsent lorsque le corps sans vie de la jeune femme est retrouvé, le lendemain matin, dans le bureau du responsable des effets spéciaux. Qui l’a tuée ? Le directeur du studio, dont elle aurait repoussé les avances ? La star du film, jalouse de voir monter l’étoile d’une rivale plus jeune ? Le play-boy scandinave qui joue le rôle de son amant, et dont on dit qu’elle était secrètement amoureuse ? Scotland Yard s’en mêle, évidemment, mais McCabe (le narrateur, qui est aussi l’amant de la star) décide de mener sa propre enquête.

Coupez ! ne serait qu’un ingénieux « whodunnit » de plus, une spécialité anglaise aux temps glorieux de la jeune Agatha Christie, si la deuxième partie du livre n’était une sorte de réflexion sur l’intrigue elle-même, démontée et contestée par un personnage secondaire qui prétend tenir le manuscrit de McCabe lui-même. Et Coupez ! se transforme en un étonnant jeu de miroirs, qui entrelace une fiction et sa propre critique, et que l’éditeur (à moins que ce ne soit Jonathan Coe) n’hésite pas à comparer au Pale Fire, de Nabokov, ce en quoi il exagère quand même. McCabe/Borneman n’est pas Nabokov, et lui-même aurait rougi d’une telle comparaison, qui, dans l’entretien dont j’ai parlé plus haut, disait que Coupez ! n’avait été, pour le jeune émigré allemand qu’il était, qu’un moyen de faire ses gammes sur la clavier de la langue anglaise.

Le livre est plaisant, parfois un peu long, très intelligent, sympathique, mais il semble excessif d’en faire une pierre angulaire de l’histoire du roman policier, voire de la fiction en général. L’auteur, en revanche, a eu une existence passionnante, – « rocambolesque », disais-je. Monteur de cinéma, musicien de jazz, pilote automobile, romancier, journaliste en Angleterre et aux Etats-Unis, directeur de la programmation et de la production d’une chaîne télévisée, il a lui-même réalisé des documentaires, écrit pour Orson Welles le scénario d’une Iliade qui ne fut jamais tournée, collaboré avec Brecht, et a fini sa vie en scientifique respecté, anthropologue, auteur d’une encyclopédie de la sexualité et de divers ouvrages de psychanalyse. Le journaliste qui l’a débusqué, dans les années soixante-dix, est impressionné par sa maison immense – trente pièces -, une ancienne ferme, en Haute-Autriche, dont la bibliothèque de 150 m2, contenait près de 30 000 volumes.

Pour en terminer, et pour l’anecdote, ajoutons qu’il a été interné au Canada pendant un an, entre 1940-1941, car soupçonné d’être un agent allemand (alors qu’il était apatride). Il estime que Coupez ! (ses « gammes ») n’est pas son meilleur roman. On aimerait lire les autres, publiés, ceux-là, sous son véritable nom. L’un d’eux, Trémolo, un excellent suspens classique sur fond de jazz, a été publié chez Gallimard, en 1951, dans feue la Série Blême.

 

Christophe Mercier

 

Cameron McCabe Coupez ! 
Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié
Editions Sonatine, 378 pages, 21 €

 

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