Ella Balaert, le roman des « jours pleins de nuit »


Agrégée de lettres, critique littéraire, auteure d’une vingtaine d’ouvrages et d’une quarantaine de nouvelles en revue, de théâtre pour la jeunesse et pour adultes, Ella Balaert a exercé différents métiers avant de se consacrer à l’écriture. Elle résume ainsi son parcours : « j’ai passé mon enfance à Avranches, face au Mont Saint-Michel, entre Normandie et Bretagne, puis mon adolescence à Rouen, au lycée Jeanne d’Arc. Après, ce fut Paris, Le Quesnoy, Senlis, et de nouveau Paris en attendant le retour à la mer. Communication, enseignement, rédactionnel institutionnel… passées les années de formation à l’ENS Fontenay-St Cloud, j’ai exercé différents métiers avant de me consacrer à l’écriture voici une quinzaine d’années. »

Prenez soin d’elle, le dernier roman d’Ella balaert, publié en janvier dernier, se déroule sous les yeux ronds d’une chatte, nommée Madame Kosta. Cette « Sophisticated Lady », dite aussi « Tite Mère », est enfermée dans l’appartement, depuis que Jo, sa maitresse, après une tentative de suicide, se trouve à l’hôpital, service de réanimation, chambre 42, dans le coma. Depuis cette journée vacante du mois d’août, tout semble ici, tout à coup, suspendu, en proie à une lenteur assassine. « Prenez soin d’elle », est l’unique message, que Jo ait laissé, griffonné au dos d’une photo de la chatte. Monique Loiselier, la bienveillante gardienne, a réussi à contacter les proches « de cercle en cercle, famille, amis, voisins » afin qu’ils puissent honorer ce souhait, un tour de garde quotidien pour la chatte, dont elle organisera le calendrier.

Les visites de Rachel, l’amie d’enfance, de Franck, l’amant, d’Alban, le frère, de Georges, le père et jusqu’à celle de M. Rizeau, le voisin de palier, à l’hôpital et à l’appartement, vont permettre, de mettre « un peu de lumière sur le silence des choses », de « regarder le réel à l’endroit ». « Prenez soin d’elle » : des mots qui « fouette jusqu’à l’os », car ils ne s’adressent à aucun d’eux : « tout cet amour, et même pas pour un humain, même pas pour lui », Franck, sinon pour … « la Belle Bleue », comme Jo aimait appeler la minette.
« Comment a-t-elle pu faire ça » ? Pourquoi ce cocktail de benzodiazépines, ce mélange d’antidépresseurs et de tranquillisants, de Lexomil et de Prozac ? Pourquoi cet acte volontaire ? Comment « colmater la brèche et boucher la bouche d’ombre » ? Pourquoi n’avoir rien empêché, rien anticipé ? Tous ces mots perdus car l’on sait maintenant que l’on a rien compris. « Tout était sous nos yeux et on n’a rien vu. Tous les signes et on a mal interprété ».

Quand « les seuls mots que l’on voudrait pouvoir à nouveau entendre, les seuls qui pourraient inverser le courant, regagner la source et retourner à la terre nourricière » ne sont plus, il faut bien en accepter d’autres, les mots de ceux qui restent : mots malhabiles, mots de douleur, d’excuse et de colère. Des mots qui retiennent leurs coups. « Des mots qui se cognent aux os du crâne, aux murs de la chambre, au cercle des souvenirs » ; « les mots à dire et à ne plus pouvoir dire » ; les mots d’amour et les mots d’amitié, étranges tout à coup, comme s’ils n’avaient plus cours. Des mots dans lesquels on s’empêtre, quand « plus grand-chose ne fait sens et pourtant tout fait signe ». Des mots « qui parlent de tout et de rien », des mots qui affleurent, qui ont « ce quelque chose d’infus » auquel le père ne peut donner forme ni nom ; tel « ce discours spasmodique du frère, plein d’absences et de non-dits qui en disent long », comme les mots vides, murmurés, bredouillés par l’amant… Des mots qui sont trop chargés de douleur et d’absence pour ne pas être vide…

Certes, les mots ne sont pas tout. Parfois même ils ne servent à rien. Ou ils sont dangereux, « Ils enveniment, ils précipitent la haine, c’est une réaction quasi chimique », ou encore ils « mentent par omission » ; aussi, il ne faut pas leur donner « l’occasion de sortir de la cage, de vous sauter dessus crocs en avant », quand « file de trame et fil de chaîne », ils ne ressemblent plus à la vie. Quand fils de trame et de rasoir, « jours pleins de nuit », ils ressemblent à un destin.

Dégrafé du souffle de la vie, le silence, gros mot, dernier mot, est « un jour plein de nuit ». Il est peuplé de récits fossilisés, plein de « la forte présence d’une odeur qui rend surtout palpable l’absence de celle qui la portait ». Il est fait d’objets soudain encombrants parce qu’ils « ne portent plus que l’empreinte d’une disparition ». Parce que Jo devrait être et qu’elle manque, que son vrai regard n’est plus et qu’il a fait place à des yeux fixes, écarquillés, ouverts sur le vide. Des yeux qui ne servent plus à voir et ne sont plus que vus : « figés dans la stupeur, ils échappent aux vivants ». Des yeux, un visage et un corps encore réel, mais transformés soudain « en cas clinique abstrait, décharné, vidé de sang et de mémoire ».

Est-ce le point de non-retour ? Est-ce le dernier chemin ? Jo se réveillera-t-elle ? Quoi qu’il en soit, on ne refait pas le chemin à l’envers, « aucun chemin n’est réversible […] on ne refait pas la route dans l’autre sens ». Et puis, « quand on se tient au bord extrême de la falaise, est-ce que l’on sait à l’avance quelques secondes avant, si l’on va sauter ou pas ? » Et puis, « on croit connaitre les gens, mais c’est une illusion de cartoon ».
Et puis il y a cette odeur à vomir, de la douleur et de la honte : « les mots qui peu à peu font puer, qui font peur, qui font sens », et les réponses inadéquates à l’infini des questions, lancinantes : Coupables ? « Ne le sont-ils pas tous ensemble – ou aucun ? » … L’auteure cite en exergue les mots de Fiodor Dostoïevski, lequel écrit dans Les Frères Karamazov : « …chacun est coupable devant tous pour tous et pour tout…Je ne sais comment te l’expliquer, mais je sens que c’est ainsi, cela me tourmente ». La gardienne, elle, n’aime pas le mot faute, parce qu’il « découpe à grands coups de machette, de tranchoir ou de guillotine, dans des réalités rarement simples ». Et chacun attend de l’autre la réponse apaisante qui ne vient pas, les mots devenus imprononçables, qui se maintiennent en suspension. La parole est sous surveillance, écrit Ella Balaert, le silence aussi.

Dans ce désordre de la vie, la chatte est un vrai personnage. Qu’elle baille, s’étire ou se rendorme enroulée sur elle-même, qu’elle miaule sans arrêt, qu’elle mange et remange « avale vomit ravale », elle est Mme Kosta, soudain monstrueusement grosse et « prête à mettre bas les monstruosités échappées de son ventre éclaté ». Elle agit comme si elle voulait dompter la Bête,  « celle qui prend place dans le cœur des malheureux pour emmener au large leur âme en partance. » Elle agit, comme si elle pressentait que tous ces êtres à deux pattes baignaient dans la même eau, une eau troublée dans laquelle Jo s’est jetée. Et de son œil impavide, elle donne son verdict, sans appel, face au geste dont elle a été témoin : « pas question de laisser le silence raconter n’importe quoi ». Quand enfin les masques tombent, quand la mort survient, autre que celle attendue, il est temps de « rattraper la maille échappée », le chant des hommes peut de nouveau s’élever, tel un chant d’oiseaux, « entre la vie et la. »

L’art n’existe, écrit Jean Cocteau, dans La Difficulté d’être, que s’il prolonge un cri, un rire ou une plainte. Le grand talent d’Ella Balaert réside assurément dans la manière singulière qu’elle a de voir le monde de l’intérieur et de traduire avec pudeur et sensibilité toutes ces « peines à vivre » si bien cachées, ce rapport à l’autre, aux autres. Laissons-nous guider par la profondeur de son chant.

 

Marc Sagaert

 

Prenez soin d’elle, d’Ella Balaert
Editions des femmes–Antoinette Fouque, 176 pages, 13 €.

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