Chronique cinéma : Ziad Doueiri ou la grande illusion


C’est peu dire que le Proche-Orient inspire des inquiétudes récurrentes quant à la possibilité d’un embrasement généralisé de la région. En tant que zone de conflits armés réguliers entre pays ou factions de diverses obédiences, elle accumule les ressentiments et les amnésies qui nourrissent les cycles de violence, les uns après les autres. Mais cette perspective n’est pas une malédiction fatale, une punition des dieux. Elle s’inscrit dans une histoire plus globale, certes de longue haleine, mais qui demeure le produit des sociétés humaines, même lorsqu’elles s’abstiennent d’en prendre conscience. Et ceux qui se tiennent à distance auraient tort de croire, dans un mouvement d’auto-absolution, que cette complexité orientale serait non seulement illisible mais indénouable. Edward Saïd a montré en son temps toute l’ambiguïté, mais aussi la performativité des représentations, notamment en Occident mais pas uniquement, de cet Orient vu à la fois comme barbare et raffiné, violent et évanescent, en dehors et en dedans du monde civilisé. Aussi faut-il saluer toutes les tentatives de ramener les enjeux de cette région à des dimensions plus concrètes, notamment lorsqu’elle participe à l’apaisement des tensions sans étouffer les aspirations à la justice.

C’est clairement la visée du réalisateur libanais Ziad Doueiri avec son dernier film en date, intitulé L’Insulte. Présenté à la Mostra de Venise 2017, il a permis à Kamel El Basha de décrocher un prix d’interprétation masculine. Cette carrière internationale est certainement due aux mérites propres du film, de son réalisateur et de toute son équipe, mais elle n’est pas non plus totalement étrangère au fait que son propos rencontre aussi les espérances œcuméniques quant à la stabilisation des sociétés arabes. Il y a là un ressort qui explique ainsi l’indulgence exprimée lors de la réception du film vis-à-vis de certains de ces défauts et apories.

L’Insulte narre la confrontation entre Yasser, palestinien réfugié à Beyrouth où il exerce le métier de chef de chantier dans les travaux publics et Tony, un chrétien libanais logeant à quelques pas de l’atelier de réparation automobile qu’il dirige. Alors que Yasser mène une opération de rénovation et de mise au norme dans la rue de Tony, il est éclaboussé par l’eau s’écoulant du balcon défectueux de Tony. Yasser subodore le caractère intentionnel de la manœuvre et prend l’initiative d’une réfection que Tony s’empresse de vandaliser à peine terminée, sous les yeux-mêmes de Yasser qui laisse échapper une insulte.
C’est le point de départ d’une escalade de la querelle entre les deux hommes, avec un premier procès, puis un second en appel, auquel se mêle une opinion publique chauffée par des médias partisans. Mais cette escalade, nourrie de ressentiments plus ou moins explicites, s’accompagne aussi progressivement d’une prise de conscience par chacun des deux hommes des souffrances endurées par l’autre, notamment lors du second procès où sont rappelés les crimes commis au nom de ce qui fut brandi comme juste cause par telle ou telle faction.

Si le film démarre dans l’ambiance particulière de la métropole libanaise qui constitue à elle seule un personnage de cette première partie, il bascule ensuite dans le spectacle classique du prétoire, prétexte à l’exposé successif et didactique des points de vue sur l’histoire récente du Levant. Même si l’interprétation est globalement inspirée, le dispositif est traité avec trop de classicisme pour dépasser l’impression d’assister à une tentative d’édification du public. Lorsque les avocats de chaque partie, – l’un, vieux briscard impliqué dans la défense des intérêts de la communauté chrétienne, l’autre, jeune et impétueuse militante de la cause palestinienne – s’avèrent respectivement père et fille, redoublant leur opposition politique d’un conflit générationnel, on peine à voir là autre chose qu’une astuce scénaristique un peu vaine.

Le film de Ziad Doueiri pose cependant – ou amène à se poser – des questions primordiales et pourtant souvent éludées dans les œuvres de fiction – cinématographiques ou autres – ancrées dans la réalité contemporaine du Proche-Orient. Il s’agit tout d’abord de la place particulière qu’occupe la cause palestinienne dans les imaginaires militants. Bien sur, les Palestiniens subissent l’oppression d’un colonisateur qui fait fi du droit international et des droits humains. Mais ce genre d’oppression n’est pas spécifique au cas de la Palestine et ne permet pas en soi de comprendre le fait que cette cause semble relever d’une dimension à part qui relègue les autres dans des étages inférieurs en terme de légitimité. Il ne s’agit donc pas tant de dénier l’injustice subie par les Palestiniens que de se demander ce qui motive son exceptionnalité parmi les nombreuses luttes contre les injustices que notre monde donne malheureusement l’occasion de mener.

Un autre point illustré par L’Insulte, sans être explicitement ou implicitement posé comme problématique, est celui de la place que peut encore occuper la figure du travailleur dans les transformations des sociétés en crise. En effet, aussi bien Yasser que Tony sont présentés comme des travailleurs honnêtes. Leur probité et leur engagement dans le monde du travail forme la soubassement d’un éventuel rapprochement de point de vue susceptible de transformer le rapport à l’autre et donc de désamorcer les conflits communautaires. Outre que ce nouveau pacte se présente comme une alliance contre une figure tierce bien abstraite – en l’occurrence, le chinois producteur bas de gamme – mais grosse de nouvelles ostracisations, il est bien illusoire d’espérer aujourd’hui rebâtir une synthèse sociale sur une forme d’activité dont se trouve expulsée une part croissante de la population, que ce soit au Proche-Orient ou ailleurs.

 

Eric Arrivé

 

L’insulte, réalisé par Ziad Doueiri
Film dramatique franco-libanais  2017, 112 min.

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