Les mauvais jours de Neel Doff


C’est en 1911 que parut Jours de famine et de détresse, le premier livre de Neel Doff. L’auteure, alors âgée de 51 ans, était l’épouse respectable d’un avocat d’Antwerp après avoir été la veuve de Fernand Brouez, éditeur de La Société nouvelle, une revue socialiste et internationaliste wallonne. Mais Neel Doff avait connu dans sa jeunesse l’extrême misère, et ce sont ces souvenirs longtemps refoulés qu’elle a consignés dans son bref mémoire, rédigé en français, qui manqua de peu le Goncourt.

Neel Doff naît aux Pays-Bas en 1858, bercée par un terrible refrain : « Qui dort dîne. » La mère est brave et coquette, « plus rusée qu’intelligente. » Le père est un rêveur qui raconte à ses enfants « des anecdotes de sa vie de soldat, alors qu’il était trompette, avait un beau cheval et que, pendant que les autres étaient en ribote, il raccommodait les bas de tout le régiment pour pouvoir louer des livres. C’était la seule période de bonheur qu’il avait eue dans la vie. » Ces deux êtres trop différents se sont mariés par amour, mais très vite commence « l’altération continue, sûre, et comme méthodique, que la pauvreté fait subir aux natures les mieux trempées. »

Le travail se fait rare, les naissances se multiplient, neuf au total. « Après ma neuvième ou dixième année, je ne rappelle plus grand-chose de sympathique chez nous. La misère s’était implantée à demeure. » Chacun s’évade comme il peut. La mère contemple des vêtements qu’elle ne peut pas s’offrir, le père boit. Le jeune frère rêve d’être un cerf-volant, « pour [se] sentir balancé là-haut dans les airs. » Quant à Neel Doff, privée de possibilité sérieuse d’éducation, c’est tout de même la lecture qui lui procure ses rares moments d’évasion : « Les jours où la misère ne nous talonnait pas trop, j’avais des joies et des sensations exquises, par le seul effet de mon imagination. (…) Tout en jouant, mon esprit se délectait dans des rêves qui se passaient à l’intérieur de la maison. J’y habitais en compagnie des personnages des contes de Perrault. »

La jeune fille travaille à l’atelier, vend des poteries avec les marchands de rue juifs ; elle pose pour des peintres, car elle est jolie. Sa beauté est bientôt tout ce qui lui reste à vendre. Un homme l’emmène dans une chambre : « Mon petit corps jamais lavé, mes cheveux bouclés remplis de poux, semblaient lui faire beaucoup plus d’impression que si j’eusse été imprégnée de parfums et enveloppée de dentelles ; mais la plus grande attraction pour lui fut certes la douleur que je ressentais. »

Tout son récit est ainsi fait, de brèves scènes affligeantes rapportées dans une veine naturaliste, sans pathos, mais où la révolte bouillonne : « J’étais prête à toutes les besognes, mais intraitable devant ce qui me semblait une injustice, j’étais souple et en même temps peu maniable. » Pour finir, la misère corrompt jusqu’aux liens familiaux. Ce clan autrefois décidé à « crever de faim ensemble » se délite irrémédiablement : « La simplicité avec laquelle mes parents s’adaptaient à cette situation me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. (…) J’étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé son œuvre, tandis que j’avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort. » C’est sur cet espoir mince mais opiniâtre que Neel Doff termine son bref témoignage d’une misère à laquelle elle refuse l’excuse du hasard : « Quand c’est pour le plaisir, ce sont toujours les déguenillés que l’on rosse. »

 

Antoine Guillaume

 

Neel Doff, Jours de famine et de détresse
Illustrations de Gaston Nick
Editions L’échappée, 189 pages, 16 €

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