Chronique cinéma : Zone de guerre


Depuis Six Shooter, court métrage récompensé d’un oscar, en passant par Bons baisers de Bruges et Sept psychopathes, ses deux premiers long métrages, et maintenant avec Les Panneaux de la vengeance, le dernier en date, Martin McDonagh a constitué une filmographie resserrée mais globalement bien accueillie par la critique. Accompagné de quelques acteurs fétiches tels que Colin Farrell, Woody Harrelson ou Sam Rockwell, il fait partie de cette catégorie de cinéastes – réalisateurs ou scénaristes – qui, à l’instar des frères Joel et Ethan Coen, savent construire de grands films autour d’humbles personnages sans chercher à les hisser à la hauteur de figures unilatéralement héroïques ou infernales. Si l’on ajoute que Martin a lui-même un frère, John Michael, réalisateur de talent, notamment de L’Irlandais et de Calvary, le parallèle devient troublant. Avec Frances McDormand, mariée à Joel Cohen, à qui incombe le rôle principal du film de Martin McDonagh, le rapprochement prend l’allure d’une évidence.

Mais il est aussi trompeur dans la mesure où chacune des deux fratries exprime des sensibilités différentes, notamment enracinées dans leurs trajectoires initiales basées de part et d’autre de l’Atlantique. Les frères Coen ont grandi dans le milieu intellectuel d’une grande agglomération du Midwest américain, tandis que les frères McDonagh sont issus d’une famille irlandaise immigrée à Londres et ont connus les affres d’une vie faite d’expédients en étant très tôt livrés à eux-mêmes. Aussi, leurs visions respectives de l’Amérique profonde peuvent se déployer avec des niveaux d’exigence comparables, tout en posant des enjeux qui ne se recroisent pas. Dans Fargo ou No Country for Old Men, c’est l’avidité qui semble le moteur de la barbarie, susceptible donc d’une condamnation morale et d’une forme de justice en dernier ressort. Pour les frères McDonagh, avec respectivement War on everyone (John Michael) et Les Panneaux de la vengeance (Martin) le dérèglement est plus systémique, porté par chaque protagoniste et manifestement alimenté par un état de guerre permanent.

Le titre choisi pour la diffusion en France du film de Martin McDonagh tient d’ailleurs du contresens grossier tant la vengeance semble un ressort totalement étranger à l’ensemble des protagonistes. Le titre original, 3 Billboards outside Ebbing, Missouri, ne présente pourtant aucune difficulté et sa traduction fidèle, même sans en rester à un niveau littéral comme c’est de mise au Québec, paraissait tout à fait envisageable. Les trois panneaux dont il est question trônent au bord de la route qui mène à Ebbing, petite ville fictive du Missouri dont le nom évoque déjà le déclin, le retrait. Leur format est inadapté pour un trafic grandement diminué par l’aménagement d’une autoroute contournant la ville et les rend donc impropres à l’usage commercial pour lequel ils furent érigés. De fait, ils sont inutilisés au moment où Mildred Hayes (Frances McDormand) décide de les louer pour faire afficher un message à la fois personnel et intéressant l’ensemble de la communauté locale. Ce message interpelle le chef de la police en pointant une enquête en berne concernant le viol et le meurtre odieux de la fille de Mildred intervenu des mois auparavant.
Cette initiative ne va pas manquer de déclencher des réactions parmi les habitants d’Ebbing, qui sont par ailleurs loin de toutes contribuer à faire avancer le résolution de l’affaire.

L’initiative attire plutôt sur Mildred les ressentiments d’une population peu encline à voir ses figures respectées prises à partie, d’autant plus lorsque ce sort leur semble injuste. Car le shériff Willoughby (Woody Harrelson), cible de l’adresse lancée par Mildred, est non seulement un représentant très apprécié des forces de l’ordre locales, mais souffre aussi d’un cancer déjà avancé. Lorsque la perspective d’une agonie pitoyable le pousse à mettre fin à ses jours, c’est vers Mildred que se tournent les regards et les mots accusateurs. Par l’entremise de lettres rédigées avant son suicide, le shériff – quasi fantôme shakespearien – va cependant induire des velléités de rédemption chez Dixon (Sam Rockwell), son ancien adjoint, caricature de policier obtus, violent et raciste, qui le mèneront à un rapprochement avec Mildred.

A vrai dire, la rédemption de Dixon est loin d’être glorieuse, mais elle le place dans une situation inédite d’observateur attentif au monde qui l’entoure et donc susceptible d’en faire un enquêteur plus pertinent. Si ces nouvelles dispositions ne conduisent pas à un dénouement de l’affaire, elles l’entraînent sur une piste qui donne possiblement une clé de lecture cruciale pour l’ensemble du film. Dixon se méprend en effet sur une conversation saisie au vol, pensant avoir affaire au coupable recherché, alors qu’il ne s’agit certainement que du récit d’un vétéran des guerres menées actuellement à travers le monde par l’armée américaine. Le récit à la fois odieux et complaisant du viol et du meurtre barbare d’un femme entre ainsi dans la catégorie des dommages collatéraux plutôt que dans celui du crime impuni.

Ce que suggère McDonagh avec ce revirement – que certains ont considéré comme une péripétie maladroite, peut-être pour ne pas avoir à en évaluer les tenants et les aboutissants – mais aussi, à part égale, Frances McDormand avec son interprétation impressionnante, c’est qu’Ebbing est autant une zone de guerre que ces pays lointains ravagés par des interventions brutales. Les mêmes actes barbares y sont perpétrés pour des raisons finalement assez proches : la décomposition des communautés humaines. Et ici comme là-bas, ce sont des femmes, et plus exactement les « femmes des ruines », qui maintiennent une perspective d’humanité avec opiniâtreté et parfois avec rage, loin des clichés du sexe soit disant faible.

 

Eric Arrivé

 

Les Panneaux de la vengeance (3 Billboards outside Ebbing, Missouri)
Film réalisé par Martin McDonagh, 2017, 115 min.

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