Lettres à l’inconnu


Yanette Delétang-Tardif est une romancière, poète avant tout. Elle fut couronnée par le prix Mallarmé pour l’ensemble de son œuvre. Nerval ou encore les romantiques ont été pour elle une source d’inspiration. Dans Les Séquestrés, préfacé par Mathieu Terence, la forme épistolaire s’enchevêtre à l’intérieur d’une trame narrative implacable à un opposé peut-être plus sombre, plus baroque des Lettres à l’inconnue de Saint-Exupéry.

Trois vendredis de suite, Gilbert, essayiste aisé a reçu de Quimper trois lettres expédiées par une inconnue, prénommée Barbara. Ses lettres vont révéler son romanesque enfoui. Avant la lecture de Barbara, il n’aurait pas pu écrire un roman à cause de cette peur de provoquer l’accident dès les premières lignes, peur aussi de ne transporter que « des passagers à naître ou déjà mort ». Cette vision, Barbara l’a également, pour elle le roman revient à « transporter des agonisants auxquels la mort est donnée ». Dans sa correspondance, Barbara dit être séquestrée depuis deux ans, tout contact avec l’extérieur lui est proscrit, cependant elle ne cherche pas être délivrée, ni à trouver une échappatoire à son ennui. Elle a la possibilité seulement d’envoyer une lettre par semaine, sans espoir de réponse.

Cette correspondance reste la survivance d’un contact qui paraît à ses yeux semi-humain. Elle s’applique avec attention, minutie et mélancolie à décrire l’endroit où elle vit. Celui-ci ressemble davantage à un château plutôt qu’à un cachot. Dans ses lettres, Barbara narre à Gilbert ses rêves, ses hallucinations traversées par la nécessité de partager leur présence, tant qu’ils sont encore souvenir : « j’entendais bruire des abeilles, mais j’aperçus vite que c’était le bruit de la couleur irisée qui montait du courant. L’île était habitée, joyeusement agitée ». Les visions synesthésiques dignes du Club des Hachiching de Théophile Gautier se succèdent, laissant Gilbert songeur, sur sa faim, curieux d’en apprendre plus sur Barbara, une question en suspens : « mais qui peut s’approcher du récit de nos rêves ! ». Il note les rêves de son épistolière sur son cahier, ils infusent en lui jusqu’à pénétrer totalement son inconscient. Gilbert fit un rêve qu’il n’a raconté à personne, celui d’une femme de vingt ans découverte morte, elle aussi s’appelait Barbara. L’amante de Gilbert, Fanny, ne connaît pas l’existence de cette correspondance, mais elle pressent que les pensées de Gilbert ne lui appartiennent plus tout à fait.

Plus Gilbert devient fou amoureux de Barbara, de ses lettres sensuelles et mystiques, plus la situation devient étrange, anxiogène. Lorsqu’il évoque avec Fanny leur prochaine destination de voyage, cette dernière suggère Quimper, si bien que Gilbert en vient à se demander si ce n’est pas Fanny qui lui écrit ces lettres. Or, peu d’indices pourront étayer cette hypothèse. Il faudra attendre la destruction à petit feu puis soudaine de Fanny pour voir Gilbert être saisi d’éclairs de lucidité et comprendre que ces lettres n’étaient qu’un mirage. L’amour porté à Fanny ne peut trouver d’égal même absorbé par le fantasme littéraire de Barbara.

Le sentiment amoureux est décrypté par Yanette Delétang-Tardif dans Les Séquestrés avec force et intelligence. Elle opère ici en mathématicienne du triangle amoureux, littéraire et mortel, ne nous laissant pas sur notre faim, à l’inverse de Gilbert peut-être. Lui, qui à la fin des fins semble avoir tout perdu, à avoir trop aimé une chimère.

 

Quentin Margne

 

Yanette Delétang-Tardif, Les Séquestrés
L’Arbre Vengeur, 144 pages, 13 €
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